Pape Diouf, ancien ministre, ex-maire de Bambey, rompt le silence : «Je ne suis pas frustré, parce que Macky Sall ne m’a pas oublié»

pape-diouf-8495L’OBS – Dans la rubrique «Perdu de vue», Pape Diouf, ancien ministre de l’Hydraulique et de l’Assainissement, dans le gouvernement Mimi Touré, ancien maire de Bambey, pourrait figurer en bonne place. L’homme s’est écarté des arcanes de l’Etat et des ors du pouvoir. Mais, on l’a retrouvé à son domicile sur la Vdn, sa petite barbichette présente sur un visage d’éternel jeune. Pape Diouf, habillé d’une tenue traditionnelle blanche, tente de faire bonne figure pour taire ses frustrations. Il ne manie pas la langue de bois pour parler des difficultés qui assaillent les Sénégalais, de sa vie loin des ministères, de sa condition d’existence précaire vilipendée par le biais d’un fait divers de la presse, il évoque les difficultés du pays et exhorte à la patience.

Depuis votre sortie du gouvernement, on ne vous voit plus dans certaines sphères étatiques. Que devient Pape Diouf ?

Il faut rappeler que j’ai fait une conférence de presse en septembre pour sortir d’un mutisme et clarifier beaucoup de choses. C’est vrai que depuis ma sortie du gouvernement, je participe aux réunions de Benno Bokk Yaakaar, puisque je suis membre de Benno avec mon Mouvement pour la démocratie et la République (Mdr). Par nature, je ne suis pas bavard. Donc, ça étonne parfois les gens, mais je continue à vivre et à suivre l’actualité du pays. Tout ce qui intéresse la marche du pays, je m’intéresse à cela et j’en discute avec des militants, des Sénégalais et je dégage un point de vue. Donc, à chaque fois que l’occasion se présente de m’adresser aux médias pour partager mes opinions, mon point de vue, je le fais. Mais ce n’est pas que je me morfonds dans mon coin.

Depuis septembre, beaucoup d’eau a coulé sous les points. Est-ce qu’au Sénégal ce n’est pas un défaut pour un homme politique de n’être pas bavard ?

Peut-être, c’est un défaut de n’être pas bavard, parce qu’au Sénégal on ne connaît que les bavards. Malheureusement, on pense qu’on existe en occupant les médias. C’est bien de communiquer, mais tout excès est nuisible. Seulement ce que j’observe au Sénégal, c’est qu’on parle beaucoup plus qu’on ne travaille. Je pense qu’il est temps que l’on revoie notre façon de faire, de penser et d’agir. Cela fait quand même beaucoup d’années que je suis dans la politique, dans l’opposition notamment avec le Parti démocratique sénégalais (Pds), à Rewmi, mais à chaque fois qu’c’était nécessaire, je me suis prononcé et j’ai donné mon point de vue comme je le ressens. Je ne crois pas qu’être dans les médias soit une bonne chose, parce que dans les débats actuels, ce que l’on constate le plus, ce sont les injures, les invectives, des dénigrements et je ne suis pas éduqué pour m’adonner à ça. La plupart du temps, ce sont des polémiques inutiles et cela ne fait pas avancer le pays. Les Sénégalais ont besoin d’être édifiés sur beaucoup de choses.

Aujourd’hui, on est presque en pré-campagne électorale pour 2017, avez-vous l’impression que les politiques bavardent plus qu’ils ne travaillent pour satisfaire les besoins des  populations ?

Malheureusement, il n’est pas donné à tout le monde de se déplacer et de voir ce qui se passe ailleurs. Je pense que si nous, Sénégalais, nous nous regardions dans un miroir avec les atouts que nous avions tout à fait au début des indépendances par rapport aux autres pays africains, je pense que nous penserions plus à travailler qu’à bavarder. Certains pays de la sous-région avancent, malgré les problèmes qu’ils ont, on nous taxe, partout à travers le monde, de beaux parleurs. Il est temps qu’on mette fin à cela, il faut qu’on travaille, il faut qu’on cherche à s’unir. On ne peut pas s’unir quand chacun cherche des poux dans tête de l’autre. Cela doit commencer d’abord par le gouvernement, par les acteurs politiques, mais également par les citoyens. Parce que la rupture, ce n’est pas seulement au sommet de l’Etat, mais les Sénégalais ont aussi leur tare. Il faut que chacun assume sa part de responsabilité dans le développement du pays.

«Le gouvernement est victime des polémiques, comme la durée du mandat présidentiel»

Quel regard portez-vous sur le travail du gouvernement ?

Il faut dire qu’en trois ans, l’on ne peut pas régler tous les problèmes. Il faut dire également qu’aucune œuvre humaine n’est parfaite. Mais ce qui est important, c’est la volonté affichée par le président de la République et son gouvernement. Mais également les actes qui sont posés. Vous savez, on peut énumérer énormément de réalisations qui sont déjà faites. Vu sous cet angle-là, le gouvernement travaille. On perd beaucoup de temps dans les polémiques et le gouvernement est victime de ça. Il y a des questions comme le mandat présidentiel et le procès de Karim Wade qui ont tellement tenu en haleine le pays que les gens ne se rendent pas compte des efforts et ça ralentit la cadence. Même le président de la République est conscient de cette situation, qu’il a fait une sortie pour dire aux gens d’arrêter. Et c’est le langage qu’il faut tenir et rappeler à l’ordre dans son camp. Que les autres le fassent de leur côté, parce que nous avons des urgences, le Sénégal est dans une situation difficile, il faut que chacun y mette du sien. Si on ne le fait pas, Pse ou autre, on va rater le train du développement…

Récemment, on a constaté une flambée des prix des denrées de première nécessité, les délestages reprennent de plus belle,  des Sénégalais regrettent que l’argent ne circule pas. Est-ce que tout ça ne donne pas l’impression aux populations que rien ne bouge ?

Il est vrai qu’il y a des difficultés, certes il faut lier cela à la situation trouvée sur place, mais également l’environnement international qui n’est plus favorable. C’est normal que les Sénégalais aient certaines ambitions, qu’ils soient impatients… Dire qu’il n’y a pas de difficultés, ce ne serait pas honnête. Seulement, ce que je dis, c’est que le président de la République et le gouvernement sont très conscients de cette situation-là et tous les jours, ils se décarcassent pour faire face. Mais ce n’est pas seulement le rôle du gouvernement, il faut quand même qu’il y ait une certaine tolérance, une certaine patience par rapport aux projets en cours. C’est normal, on a connu une période avec le régime passé, évidemment l’argent circulait, mais quel argent ? Si aujourd’hui la situation qu’on traverse est due tout simplement par le fait qu’on veuille mettre fin à cette gabegie, qu’on doit effectivement rompre avec une mauvaise habitude.

A quand remonte votre dernière rencontre avec le Président Macky Sall ?

(Il marque une pause) Je pense que cela fait environ deux mois.

Est-ce que ce n’est pas long ?

C’est bien qu’on se rencontre, mais ce n’est pas l’essentiel. Parce que je crois aussi qu’il y a 13 millions de Sénégalais auxquels il doit s’occuper, il a des engagements internationaux, il a son programme, son gouvernement. Je pense que s’il doit chaque jour rencontrer tous les responsables de la mouvance présidentielle, il ne va pas travailler. L’essentiel est qu’on fixe des actes sur lesquels on s’inscrit. Si on est d’accord sur des principes, des règles du jeu, je pense que ce n’est pas nécessaire de se voir plus souvent. Evidemment, nous sommes ensemble, nous sommes des amis, il est parfois nécessaire de se voir pour échanger, je pense que cela ne peut pas être une raison pour critiquer.

«Il y a des frustrés dans mon camp, car ils pensent que je dois être ministre…»

Certains commencent à dire sur la place publique que le Président vous a oublié. Est-ce que vous n’êtes pas oublié ?

Chacun interprète en bien ou en mal. Il y en a qui interprète de façon très méchante, parce que ça les arrange. Mais ce n’est pas ma lecture des choses. Evidemment, mon souhait ce serait de mettre le peu d’expérience que j’ai au service du pays. Ceci ne veut pas dire qu’obligatoirement, je dois dire au Président de me donner un poste. Je peux faire un travail dans l’intérêt du pays sans pour autant servir à un poste de responsabilité. Je ne me sens pas oublié par le Président Macky Sall. Puisqu’on se rencontre, mais il y a des plages de contact qui font que le Président ne m’a pas oublié.

Est-ce que vous n’êtes pas frustré de savoir qu’il y a des gens dans le gouvernement qui n’ont pas l’expérience que vous avez ?

Je ne suis pas né pour être ministre de la République. J’ai travaillé pendant 20 ans avant d’être ministre de la République. Dans ma vie, je n’ai été ministre de la République que pendant 6 ans, ça veut dire que ce n’est pas seulement on n’est pas ministre qu’on ne vit pas. Il y a des gens qui n’ont jamais été ministre, qui n’ont jamais assumé de responsabilités dans le pays, mais qui continuent à vivre. Je ne suis pas frustré, je suis un croyant. Parce que je sais que, dans la vie, il y a des hauts et des bas, je suis Musulman et je garde espoir que ça viendra un jour.

Qu’en est-il de vos partisans ? Sont-ils frustrés du traitement qui vous est fait ?

C’est vrai que mes partisans peuvent voir ça d’un mauvais œil. Souvent, les gens oublient qu’à un moment donné, il faut s’arrêter, ensuite pour reprendre le chemin. Il y en a qui n’ont pas toute cette patience-là, il y a des frustrés, d’autres choisissent même d’autres voies. Parce qu’ils pensent que Pape Diouf doit être ministre, il doit garder ses avantages, mais il faut continuer à expliquer aux gens que ce n’est pas la première fois que cette situation m’arrive. Et puis ce n’est pas qu’on est dans la difficulté qu’on doit baisser les bras ou bien avoir le venin à la bouche. Encore une fois, la nomination du poste de ministre, ça relève du pouvoir discrétionnaire du président de la République.

«Que les gens arrêtent de dire que j’ai trahi Idrissa Seck…»

Est-ce que vous ne devriez pas bénéficier d’un plus grand respect, compte tenu des circonstances qui vous ont fait quitter le parti Rewmi ?

D’abord, je dois clarifier, parce que je lis beaucoup de choses, j’entends beaucoup de choses, du genre : «Pape Diouf a trahi Idrissa Seck.» Pour cela, je dois être clair. Puisqu’Idrissa, quand je l’accompagnais face à Wade ce n’était pas donné à n’importe qui, je pense qu’on était une poignée de personnes qui étaient restées à ses côtés, malgré les problèmes. Dans nos familles, chacun pensait qu’on allait laisser notre vie dans ce combat. Mais on a tenu à rester à ses côtés. Vous savez que Me Wade a tout fait pour que je revienne à ses côtés ! Quelles étaient ses intentions ? Je ne sais pas. Pourtant, je n’ai jamais quitté le Rewmi. Même quand je remonte plus loin, j’ai fait l’opposition avec Wade et j’étais cadre dans une entreprise et je courais beaucoup de risques à l’époque. Même mes parents me le reprochaient. Si c’était simplement pour des privilèges, j’aurais pu trouver d’autres moyens pour arriver à mes fins. Parce qu’à l’époque, je pensais que la voie c’était le Pds. Pour dire que ceux qui ne savent pas, dans ma vie, j’ai fait beaucoup de sacrifices et je les ai toujours assumés. Les gens qui me connaissent  savent que je ne suis pas un homme qui trahit. Je ne l’ai pas fait aussi pour dire, demain, à Macky : j’ai fait ceci ou cela, il faut me donner tel poste. Je ne fonctionne pas comme ça.

On a lu que vous avez porté plainte  pour escroquerie contre quelqu’un pour une somme de 1 500 000 FCfa, et les gens pensent que vous êtes sans le sou. Avez-vous vraiment des problèmes d’existence ?

(Il sourit) C’est heureux, parce que j’aurais pu m’enrichir comme d’autres. Je sais les voies et moyens par lesquels certains se sont enrichis pour, disent-ils, être à l’abri du besoin. Je l’ai refusé parce que ce n’est pas dans mes principes. Les gens disent que je suis en difficulté. Quel est le Sénégalais qui n’est pas en difficulté ? Et ça, les gens pensent que c’est un reproche qu’on me fait. Si j’avais volé, les gens vont dire : Pape Diouf s’est enrichi… Il y a des milliardaires qui sont aujourd’hui poursuivis par la Justice. Est-ce que moi, j’aimerai être dans ce lot-là ? Non ! Que je sois en difficulté, je suis honnête avec moi-même, je suis quitte avec ma conscience et ça me grandit. Je ne me suis pas enrichi illicitement. Mais un citoyen escroc, on doit le punir. Même pour 100 FCfa, des gens sont en prison parce qu’ils ont pris l’argent d’autrui. La somme importe peu, le vol c’est du vol, l’escroquerie c’est de l’escroquerie, et c’est le délit que j’ai condamné. L’escroc m’a fait des coups à la pelle, je me suis dit qu’il faut arrêter. Même si c’était mon frère qui m’a escroqué, j’aurais porté plainte… Je ne suis pas dans la déche, je rends grâce à Dieu.

MOR TALLA GAYE

Be the first to comment

Leave a Reply

Your email address will not be published.


*