PORTRAIT : Abdoulaye WADE, Maître ès politique

PORTRAIT : Abdoulaye WADE, Maître ès politique

Stars du ballon rond, vedettes du showbiz, rois des arènes, rares sont les célébrités sénégalaises qui sont restées aussi longtemps adossées à la popularité dont Abdoulaye Wade peut se targuer.

Défiant déclin et défaite électorale, celui qui a pris fonction à la tête de l’Etat après avoir dépassé l’âge officiel de la retraite, s’évertue inlassablement, au pouvoir comme dans l’opposition, à installer sa famille politique au cœur des sphères de décisions.

En 43 ans, l’homme, qui a conjecturé 50 ans de libéralisme, n’a pas fait que façonner des carrières et briser des ailes. Si la politique est un art, Abdoulaye WADE est cet artiste-peintre qui a dessiné le tableau représentant le champ politique sénégalais.

Abdoulaye Wade avait quitté le Sénégal sur la pointe des pieds au lendemain de sa déroute électorale à la présidentielle de 2012. Avec moins de 35 % des suffrages valablement exprimés, il avait payé cher la validation de sa candidature dont la véhémente contestation avait fait de nombreuses morts.

Humilié, battu à plate couture dans son centre de vote, le leader du Parti démocratique sénégalais (Pds), que beaucoup de ses lieutenants avaient lâché, n’avait d’autre choix que quitter un Sénégal où il a toujours suscité l’espoir et incarné le changement. Seulement, ce désamour n’allait durer que le temps d’une rose.

Deux ans plus tard, en avril 2014, ce sont des milliers de Sénégalais qui sont partis l’accueillir à l’aéroport Léopold Sédar Senghor. Une popularité qui ne s’est érodée qu’au contact du pouvoir et qu’il sait si bien entretenir dans l’opposition. Mais Abdoulaye Wade ne s’est pas occupé que de sa trajectoire politique.

Les yeux rivés sur Karim Wade faisant de lui la raison suffisante de ses manœuvres politiques, ont manqué de percevoir ces autres libéraux dont il a façonné le parcours politique qui s’imposent comme les ténors du jeu politique. De Modou Diagne Fada à Pape Diop en passant par Abdoulaye Baldé, Idrissa Seck et autres, Me Abdoulaye a trouvé une véritable alternative à la famille socialiste de Senghor qui dirigeait le pays jusqu’à son arrivée au pouvoir.

Une expérience à rude épreuve

Maître Wade connait ses compatriotes mieux que quiconque. Son âge y a grandement participé. Né le 29 mai 1926 à Kébémer, d’une mère manding et d’un père Ndiambour Ndiambour, le vieux est témoin de toute l’histoire contemporaine du Sénégal. Avant l’indépendance, il était là.

Aucune histoire n’évoque sa participation à la lutte pour l’autonomie nationale mais il était bien là. Probablement à l’affût. Il avait déjà soutenu sa thèse en économie en 1959 et était avocat depuis plusieurs années. La souveraineté acquise, il se fit plus visible. Après un passage éclair dans les mouvements syndicaux et le Parti socialiste, Abdoulaye Wade fonda le Pds en 1974.

Depuis, il s’est présenté à toutes les élections présidentielles. L’opposant a arpenté les chemins menant aux quatre coins du territoire national en quête de sympathisants et de suffrages. Ces tournées ne lui avaient certes pas permis de vaincre les socialistes, mais l’ancien doyen de la Faculté des sciences juridiques et politiques de l’université de Dakar n’en revenait jamais bredouille.

Plus il était défait, mieux il connaissait ses concitoyens. L’ex-pensionnaire de l’école normale Wiliam Ponty est si bien imprégné des engrenages de la société sénégalaise qu’il réussit, en quelques années, à implanter son parti dans les contrées les plus éloignées de la capitale Dakar. Cette connaissance se reflète dans ses discours qu’il sait si bien mettre au niveau de son auditoire.

Malgré ses nombreux et divers parchemins, Abdoulaye Wade n’a guère désappris la plus usuelle des langues nationales du Sénégal. Lui, qui s’est marié à une Française en 1963 et qui a vécu des décennies en Occident, manie parfaitement le wolof. Imbu de ses subtilités, Me Wade parle à ses compatriotes selon leur niveau de compréhension. Il n’a pas opté par hasard pour le slogan wolof «Sopi», changement en français, à une époque où Senghor prenait plaisir à faire de ses concitoyens des littéraires.

«Laye ndiombor», le rusé

En plus de bien connaitre ses compatriotes, Me Wade excelle dans l’art de la ruse. Quand il s’agit de surmonter un obstacle ou d’empocher un gain, ces actes frisent la scélératesse. Le premier président du Sénégal ne lui a pas collé le sobriquet «Laye ndiombor» pour ses oreilles pour le moins très normales. Mais, même Léopold Sedar Senghor semble avoir bien tardé à cerner toute la personnalité de son nouvel opposant.

Abdoulaye Wade avait, selon ses propres dires, demandé à avoir un parti de contribution. Quand le président Senghor accéda à sa demande, il se présenta contre lui, quatre ans plus tard, sous la bannière d’un parti d’opposition. Avec le successeur de celui-ci, Abdoulaye Wade adoptait la même stratégie de ruse. Il accepta, à plusieurs reprises, de siéger dans le gouvernement sous les ordres du président Diouf. Mais, une fois l’élection suivante officiellement calée, il quittait l’équipe gouvernementale, traitant ses anciens collaborateurs de tous les noms.

Pour certains, c’est le vieux qui, à force de suggestions, avait incité Abdou Diouf à augmenter le nombre de députés. Mais le président Diouf était loin de saisir que derrière les conseils de «Laye ndiombor» se cachait un méchant loup. Car, une fois qu’Abdou Diouf eut fait passer le nombre de parlementaires de 120 à 140, Abdoulaye Wade se démarqua avant d’aller le vilipender dans les quatre coins du monde.

Plus que son porte-parole, Abdoulaye Wade se voulait et se confondait avec le peuple. Ses plans exigeaient de lui une certaine posture (siéger dans le gouvernement des socialistes par exemple) mais Abdoulaye Wade transcrivait : «Le peuple a dit» ; «le peuple veut».

C’est la même stratégie de la ruse qu’il adopta avec Idrissa Seck. Alors que ce dernier, disgracié et accusé de détournement, occupait de plus en plus d’espace dans le cœur des Sénégalais, Me Abdoulaye Wade accepta que Serigne Abdoul Aziz Sy Al Amine joue les bons offices. Quand son ancien Premier ministre accepta de le rencontrer le 22 janvier 2007, au Palais, à quelque quatre semaines de la présidentielle de la même année, Abdoulaye Wade anéanti les espoirs d’Idy. «Ceux qui l’ont accusé ont été incapables d’apporter la moindre preuve de leurs accusations. J’ai expliqué que c’est sur la base d’informations que je détenais, que j’ai décidé de le sanctionner»,s’était dédouané Me Wade.

Abdoulaye Wade, cauchemar des socialistes

Mais, Me Wade ce n’est pas que la ruse qui passe en douce. C’est aussi le forcing. Avant d’arriver, il veut se faire particulièrement désirer. Il mettait une si grande pression qu’il n’y avait plus que deux options pour le régime : l’appeler au Palais présidentiel, le convier à se mettre autour d’une table et dialoguer ; ou le conduire directement en prison.

«Quand j’ai dit à mon père que je voulais créer un parti politique, il m’a demandé si j’avais peur de la mort, je lui ai répondu : non ; il m’a ensuite demandé si j’avais peur de la prison, je lui réponds : non ; il m’a dit : alors vas-y», rappelait Abdoulaye Wade interviewé par Morgan Palmer. Derrière son bouclier constitué de militants hypnotisés à force de l’entendre discourir, Me Wade n’hésitait pas à lancer : «Les forces de l’ordre, c’est des êtres humains comme vous». En 1988, dès que les résultats des élections présidentielle et législatives furent proclamés, des émeutiers prirent d’assaut les rues de Dakar et sa banlieue.

Magasins, boutiques, bus ou véhicules estampillés AD, rien n’échappa, de Pikine à Guèdiawaye en passant par Grand-Yoff, à la furie des contestataires. Dopés par on ne sait quelle potion, ceux-ci pillèrent systématiquement tout ce qui se trouvait sur leur passage destructeur. L’accalmie revenue, Me Wade fut mis aux arrêts en tant qu’instigateur des émeutes. Le 15 mai 1993, Me Babacar Sèye, vice-président du Conseil constitutionnel, fut assassiné. Six jours après les élections législatives largement remportées par le Parti socialiste.

Les plus sérieuses pistes convergeaient vers le leader du Pds qui serait le commanditaire du meurtre. Accusé «d’atteinte à la sûreté de l’Etat» et de «complicité d’assassinat», Me Abdoulaye Wade fut arrêté, au début du mois d’octobre, et envoyé à Rebeuss, en compagnie de Landing Savané et d’Amath Dansokho.

Ce ne sont pas les seuls faits d’armes de Wade qui en avait fait voir de toutes les couleurs à Abdou Diouf. Plus les années passaient, plus Abdoulaye Wade devenait pressant. Il se faisait de plus en plus vieux et le pouvoir semblait le fuir malgré sa grande popularité.

Mercredi 16 février 1994, le gouvernement s’apprêtait à rencontrer les responsables des principales organisations syndicales. Il était question d’évaluer les impacts de la dévaluation du F CFA, intervenue quelques semaines plus tôt, sur les salaires des fonctionnaires. Les syndicalistes allaient trouver un accord avec le Gouvernement et mettre un terme à leur bras de fer qui empêchait le bon fonctionnement de l’administration. Au même moment, Me Abdoulaye Wade et ses «amis» communistes tenaient un meeting.

Les opposants ne voulaient pas de l’accalmie. Leur rassemblement allait se terminer, quand Me Wade demanda aux militants : «Vous voulez marcher, il n’attendit pas la réponse pour enchaîner, eh bien marchez». Comme s’ils n’attendaient que cet ordre, les opposants politiques, bien soutenus par les Moustarchidines, prolongèrent la rencontre politique dans tout Dakar.

Armés de gourdins, de barres de fer et autres armes blanches, ils cassèrent tout sur leur passage conduisant tout droit vers le Palais présidentiel. Les forces de l’ordre parvinrent à les disperser, après qu’ils eussent dépassé le marché Sandaga. C’est aux abords de la Place de l’indépendance qu’ils durent capituler.

Les conséquences étaient énormes. Six policiers furent tués, vingt-et-un autres grièvement blessés. Du côté des manifestants, le bilan fut arrêté à deux morts et une cinquantaine de blessés. Quarante-huit heures plus tard, Me Wade fut inculpé pour, entre autres chefs d’accusation, «atteinte à la sûreté de l’Etat». Il fut de nouveau écroué et toujours en compagnie de l’irréductible Landing Savané, leader du Parti africain pour la démocratie et le socialisme (Pads).

Adepte de la realpolitik

Abdoulaye Wade n’est pas un rancunier. Ses excès de colère sont certes légendaires mais l’homme n’en demeure pas moins réaliste quand il s’agit de manœuvres politiques. Beaucoup de ses lieutenants qui l’avaient lâché dans les moments de braise pour rejoindre les prairies vertes, ont trouvé sa porte ouverte au lendemain de l’Alternance.

De Doudou Ndoye à Serigne Diop en passant par Jean Paul Dias et Ousmane Ngom qui avait créé avec Babacar Gaye et Cheikh Tidiane Touré le Parti libéral sénégalais (Pls). En outre, Abdoulaye Wade n’hésite pas à faire appel à ses plus farouches détracteurs si tant est que ceux-ci sont en mesure de lui emmener une plus-value politique. Aïda Mbodji, qui lui avait, jadis, donné le sobriquet «Fantomas», va occuper, sous son magistère des postes de responsabilité qu’elle n’a jamais eus au Parti socialiste d’où elle a transhumé.

Abdourahim Agne, Abdou Fall, Serigne Mbacké Ndiaye tous ont été enrôlés par un Me Wade soucieux de dégarnir les rangs de ses adversaires en vue d’étoffer les siens. C’est ce realpolitik qui l’incitera à rendre visite à Podor à Aïssata Tall Sall, en conflit ouvert avec Ousmane Tanor Dieng. L’avocate, maire sortant de la commune, qui ne sentait pas l’appui de ses camarades socialistes, eut le soutien de l’ancien président qui avait tourné le dos aux libéraux de la localité pour appeler à voter pour elle aux élections locales de 2014.

Sortie victorieuse de ces joutes électorales, Aïssata Tall Sall se montrait reconnaissante à son improbable souteneur. Il fit la même chose avec Malick Gakou. Celui-ci, en total désaccord avec son mentor Moustapha Niasse, a cru judicieux d’aller recueillir les bons conseils de l’ancien président. Le leader de l’Afp après avoir mis tous ses œufs dans le panier de Macky Sall, n’a voulu entendre aucune voix contestant son choix. Abdoulaye Wade s’engouffra dans cette brèche pour tendre la main à Malick Gackou.

«Le Président Abdoulaye Wade m’a fait l’amitié de m’écrire une lettre pour me demander de venir lui rendre visite afin qu’il me donne des conseils en tant que doyen, en tant que père, en tant qu’ancien chef d’Etat, mais également en tant qu’homme politique qui a marqué l’histoire de notre pays et de l’Afrique. Je suis venu répondre à son invitation et il m’a donné de sages conseils», disait l’ancien ministre qui a été, entre-temps, exclu de l’Afp. Malick Gakou, bien conseillé par Me Wade, va définitivement se séparer de Moustapha Niasse en créant son parti politique. Ces coups portés au Ps et à l’Afp permettent à l’inamovible Sg du Pds de parachever un vieux projet.

Suffisamment présent pour que l’histoire ne l’oublie jamais, Abdoulaye Wade n’a pas rêvé lorsqu’il conjecturait 50 ans de libéralisme. Le spectre de la traque aux biens mal acquis s’est progressivement éloigné et les libéraux respirent plus que jamais la forme. Et, quand le ministre de l’Intérieur convie l’opposition à discuter de questions aussi importantes que le fichier électoral, la gestion des partis politiques, il n’y a pratiquement que des «fils» de Wade ou leurs représentants autour de lui.

Mame Birame WATHIE

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