Pour retirer de l’argent dans les banques libyennes, mieux vaut jouer des coudes

libye_teaserLes banques libyennes manquent de liquidités, résultat, y retirer de l’argent est devenu un vrai combat physique. C’est ce que montre la vidéo d’une impressionnante bousculade devant un établissement de Tripoli, publiée dimanche dernier, et qui témoigne d’une crise touchant l’ensemble du pays, explique notre Observatrice.

Pour espérer retirer de l’argent au guichet d’une banque en Libye, il faut savoir faire preuve de ruse et de force. La vidéo, filmée par l’une des personnes faisant la queue devant une banque de la capitale libyenne, le montre : après une attente qui peut durer des heures, quand les portes de la banque finissent enfin par s’ouvrir, si l’on a la chance d’être dans les premiers rangs, il faut encore compter sur l’aide d’un proche qui vous fait la courte échelle pour mieux escalader la porte. Si l’on est dans les derniers rangs, prendre son élan, sauter aussi vite et loin que possible et s’immiscer très vite à l’intérieur de la banque. Ceux qui n’ont pas ce courage et cette agilité devront supporter d’être bousculés et compressés par la foule, en attendant leur tour, si tant est qu’il reste assez de liquide.

Ce genre de situation est devenu très fréquent dans le pays qui souffre depuis janvier d’une forte pénurie de liquidités, obligeant la plupart des banques à rester fermées une bonne partie de la semaine. Quand elles sont ouvertes, elles sont prises d’assaut. 

Deux banques centrales

L’économie de la Libye dépend principalement des revenus du secteur pétrolier, qui représentait 96 % des exportations avant la chute du régime de Kadhafi en 2011. Mais les prix du pétrole chutent, et le conflit dans lequel s’est enlisé la Libye a entrainé une baisse de la production et des exportations d’or noir. Les revenus du pays sont donc au plus bas, entraînant une grave crise de liquidités.

Cette crise survient alors que le pays est politiquement divisé : le gouvernement libyen d’union nationale (GNA), né d’un accord signé en décembre 2015 et entré en fonctions à Tripoli en mars 2016, est reconnu par la communauté internationale. Cependant il n’a jamais obtenu un vote officiel de confiance de Parlement, basé à Tobrouk, dans l’est du pays. Et cette crise politique a  également affecté le système bancaire puisque l’une des filiales de la Banque centrale (BCL) située à Al Beïda, poussée par la chambre des représentants de Tobrouk, est devenue autonome et a même imprimé des billets de banque en Russie pour une valeur de quatre milliards de dinars libyens. Et de fait, la Libye compte désormais deux banques centrales.

“L’économie libyenne repose notamment sur les importations de biens, mais comme les banques manquent de devises, les hommes d’affaires achètent des dollars au marché noir pour pouvoir acheter des biens à l’étranger et les importer dans le pays” explique une source bancaire en Libye contactée par France 24. “Mais, comme les Libyens ne font pas confiance aux banques, ils n’y déposent pas leurs profits en dinars libyens, ce qui aggrave la crise de liquidité”. Les transactions en dehors du secteur bancaire formel étaient estimées à 24 milliards de dinars libyens (environ 15 milliards de d’euros) en mars 2016.

“Travailler pour une milice, c’est un moyen facile d’avoir accès à des liquidités.”

Notre observatrice à Tripoli explique comment les Libyens tentent de faire à cette pénurie.

La majorité des Libyens travaillent dans le secteur public. À cause du manque de liquidités dans les banques, nous sommes nombreux à attendre nos salaires pendant plusieurs mois. Quand finalement, les salaires sont versés sur nos comptes bancaires, c’est la cohue ! Tout le monde se rend à la banque pour tenter de retirer son argent. La plupart préfèrent retirer leur salaire en une seule fois. [Les banques ont limité le montant des retraits d’argent à 500 dinars (320 euros) par jour et certains jours de la semaine seulement, NDLR]. Cela leur évite de revenir à la banque. C’est déjà tellement compliqué et long. Il faut arriver tôt, attendre des heures son tour, et il y a souvent des bousculades. Alors quand on peut, on préfère retirer autant d’argent que possible.

Les gens se débrouillent comme ils peuvent face à ce manque de liquidités. Nous avons tous recours à la débrouille. Une de mes sœurs, lorsqu’elle se rend en Turquie, achète des habits à bas coût et les revend ensuite en Libye. Elle se fait un petit pécule. Une de mes cousines vend des gâteaux qu’elle fabrique. Un de mes cousins qui était ingénieur dans le secteur pétrolier s’est lancé dans l’import de générateurs électriques. Il part en Chine et ramène des générateurs qu’il revend aussi vite qu’il les a achetés. Comme nous avons jusqu’à 14 heures de coupure d’électricité par jour, tout le monde en a besoin, c’est un business très lucratif.

Un autre moyen de s’en sortir est de faire partie d’une milice. Nombreux sont ceux à avoir un lien, même distant, avec des milices. Travailler pour une milice, c’est un moyen facile d’avoir accès à des liquidités. C’est très tentant, un jeune peut gagner jusqu’à 600 euros en travaillant dix jours par mois seulement. On lui demandera par exemple seulement de surveiller un lieu. Il portera une arme. Il gagnera ainsi en pouvoir économique, symbolique et social et pourra aider sa famille. C’est grâce à la solidarité familiale que les Libyens s’en sortent et il est donc difficile donc de dissuader les jeunes de rejoindre les milices.

La production pétrolière de la Libye, qui dispose des réserves les plus importantes d’Afrique, estimées à 48 milliards de barils, est passée de 1,5 million de baril par jour à environ 300 000 baril par jour depuis la chute du régime de Mouammar Kadhafi en 2011. D’après les projections du FMI, les réserves financières de la Libye sont passées de 111 milliards de dollars en 2012 à moins de 40 milliards en 2016.

ARTICLE ÉCRIT EN COLLABORATION AVEC
Dorothée Myriam kellou

Dorothée Myriam kellou ,journaliste rédacteur arabophone

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