June 19, 2018

Pourquoi j’ai décidé de manifester en Gambie, "au péril de ma vie"

Pourquoi j’ai décidé de manifester en Gambie, “au péril de ma vie”

Aminata B.

Aminata B.

Basiru H.

Basiru H.

Depuis jeudi, des centaines de Gambiens manifestent et réclament “plus de démocratie” en vue de l’élection présidentielle de décembre. Cela faisait 16 ans que des manifestations aussi importantes n’avaient pas eu lieu à Banjul, la capitale de ce pays enclavé dans le Sénégal, où un régime autoritaire réprime durement toute tentative de rassemblement. Une manifestante explique ce qui l’a décidée à descendre dans la rue, malgré les risques.Les manifestations avaient débuté le 14 avril pour réclamer des réformes politiques avant l’élection présidentielle prévue en décembre. Le président, Yahya Jammeh, au pouvoir depuis un coup d’État mené en 1994, est candidat pour un cinquième mandat. Selon les manifestants, cette élection serait jouée d’avance : ils en veulent pour preuve la récente nomination d’un proche du chef de l’État à la tête de la commission électorale qui doit organiser la présidentielle. De nombreuses autres décisions sont contestées, comme la multiplication par dix des frais pour présenter un candidat à l’élection présidentielle [passés à 500 000 dalasis, soit 10 000 euros] ou encore l’obligation que chaque représentant d’un parti politique vive en Gambie.

Plusieurs leaders de la manifestation ont été arrêtés jeudi, au premier jour des rassemblements, dont Solo Sandeng, le secrétaire général du Parti démocratique uni (UDP), principale formation d’opposition. Selon Amnesty international, ce leader est décédé en détention dans des conditions troubles vendredi, une informationconfirmée par sa famille. L’annonce de ce décès ainsi que ceux de deux autres manifestants a intensifié les manifestations et les affrontements avec la police. Des Observateurs sont parvenus à nous envoyer quelques rares vidéos des confrontations.
Compilation d’images envoyées par des Observateurs à Banjul concernant la marche de samedi. On y entend des tirs de sommation et quelques arrestations filmées par des témoins.

“Pour la première fois de ma vie, j’ai vu des Gambiens tenir tête à des soldats”

Aminata B.

Aminata B.

Aminata (pseudonyme) est une jeune activiste qui a pris part aux manifestations.

Je n’étais pas dans les cortèges jeudi, mais quand j’ai appris que beaucoup de personnes avaient été arrêtées, j’ai décidé de descendre dans les rues : le droit de manifestation est normalement garanti par la Constitution [article 25 de la Constitution, NDLR], mais là, nous avons eu la preuve que les autorités ne respectaient pas les libertés individuelles de base.

Samedi, nous étions tous bras-dessus, bras-dessous, et marchions pacifiquement. Très rapidement, la police s’est opposée à nous, pour nous bloquer la route et nous disperser. Un soldat m’a frappé, ce qui a déclenché des échauffourées et des tirs de sommations. Pour la première fois, j’ai vu des gens tenir tête à des soldats en leur disant : ‘Vous devez nous protéger, pas nous attaquer’. Ça parait incroyable quand on sait qu’il est même interdit de filmer les policiers avec son téléphone portable [en mars 2015, une jeune activiste gambienneavait été forcée à l’exil après avoir filmé une scène de violence policière et l’avoir publié sur WhatsApp ; pour cela, elle risquait jusqu’à 15 ans de prison pour “diffusion de fausses informations” concernant un agent de l’État gambien].

Les manifestants sentent que le pouvoir tente un nouveau coup de force, à huit mois de l’élection, tout en réduisant encore les droits des autres partis politiques. C’est comme si on avait atteint le point de non-retour, après trop d’années à se taire. On sait que manifester, ça peut nous coûter très cher, que c’est au péril de notre vie. Et pourtant, après cinq jours, les manifestants font bloc. C’est peut être le signe que quelque chose est en train de changer.”
Lundi, à l’appel de plusieurs groupes politiques et d’activistes, de nouvelles manifestations devaient avoir lieu. Mais plusieurs de nos Observateurs à Banjul nous ont signalé qu’une importante présence policière avait temporairement dissuadé les manifestants de sortir dans les rues à la mi-journée.

“Ils ont fait 300 mètres, mais pour eux, c’est déjà une victoire”

Basiru H.

Basiru H.

Basiru (pseudonyme) n’y a pas pris part, mais il a été témoin des manifestations de ces derniers jours.

C’est très inhabituel pour des Gambiens de protester comme ça. La dernière grande manifestation remonte à l’an 2000 [des manifestations étudiantes contre les violences policières avaient entrainé la mort de 14 personnes, NDLR]. C’est un régime très autoritaire, où les exécutions capitales ont repris depuis 2012. Mais la situation est différente : une manifestation qui au départ était à l’appel d’un parti d’opposition est en train de se transformer doucement en manifestation citoyenne pour plus de démocratie.

Jeudi, lors des premières manifestations, la police a visiblement été surprise par l’ampleur du rassemblement, ce qui lui a permis de durer environ une heure. Mais samedi, après avoir marché environ 300 mètres, le cortège a été dispersé. Ça n’a l’air de rien, mais pour des manifestants gambiens, 300 mètres, c’est déjà une victoire. On observe aussi que sur les réseaux sociaux, les Gambiens qui vivent encore au pays affichent leur solidarité envers les personnes arrêtées et les victimes. Ce sont des publications qu’on voyait peu auparavant, car les gens avaient peur de s’exprimer même virtuellement.

Le président Yahya Jammeh, lors de premières manifestations, était en voyage en Turquie où se tenait la conférence de l’Organisation de la coopération islamique (OCI). Il est rentré à Banjul samedi, un jour plus tôt que prévu. Dans un communiqué lu à la télévision, il a demandé à la communauté internationale de ne pas s’occuper des questions de politiques interne en Gambie. En réponse, le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, a demandé dimanche qu’une enquête soit ouverte sur le décès des manifestants et réclamé la libération des personnes arrêtées.

ARTICLE ÉCRIT EN COLLABORATION AVEC
Alexandre Capron

Alexandre Capron,

Journaliste francophone

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