Procès Imam NDAO Et Cie : La Défense Démonte Le Réquisitoire Du Procureur

Devant la chambre criminelle, hier, la parole a été donnée à la défense dans l’affaire Imam Ndao et Cie.

Tour à tour, les premiers conseillés des accusés à plaider ont démonté le réquisitoire du parquetier. A les en croire, ce dernier n’a développé aucun argument pouvant faire condamner leurs clients.

 Après le réquisitoire du parquet en début de semaine, demandant la réclusion à perpétuité pour Matar Diokhané, 30 ans de travaux forcés pour l’Imam Ndao, l’acquittement pour certains et des peines de travaux forcés à d’autres, les avocats de la défense sont montés au créneau. C’est pour tenter d’atténuer la peine qui sera certainement infligée à certains accusés, ou bien tenter de les tirer d’affaire.

Et, c’est Me Mamadou Gueye qui ouvre le bal pour assurer la défense de l’accusé Mouhamed Ndiaye alias Abu Youssouf qui, on le rappelle, risque la perpétuité. « Le dossier est un immense vide parce que notre soif de preuves n’a pas été étanché par l’accusation. L’accusation nous a servi un documentaire sur Boko Haram, des cartouches de fusils de chasse, des projections vidéo qui sont accessibles à toute personne à travers internet », a-t-il dit.

Il ajoute : « on a voulu frapper les esprits en disant que le Sénégal l’a échappé bel. Mais, mon intime conviction est que le Sénégal est en train de mener une guerre qui n’est pas la sienne. Le Sénégal est assis sur des socles solides représentés par les confréries. L’histoire des accusés, ce n’est pas l’histoire des terroristes. C’est une histoire d’hommes passionnés pour leur religion ». Selon toujours la robe noire, on a essayé une tentative de diabolisation de son client. Et que les déclarations prêtées à son client par les enquêteurs ne sont pas les siennes. 

« Mouhamed Ndiaye devant le juge d’instruction a fait des déclarations dans lesquelles il dit n’avoir jamais été à Boko Haram pour combattre. Mais le procureur voudrait nous faire croire le contraire. La logique voudrait, si en l’absence d’éléments matériels pouvant permettre d’entrer en voie de condamnation, qu’on l’acquitte. Il n’y a aucun témoin qui puisse affirmer que Mouhamed Ndiaye a combattu au côté de Boko Haram. Je comprends pourquoi le procureur a eu de la peine pour articuler les faits imputés à mon client », a confié la robe noire qui est convaincu que tous les actes qu’il a commis au Nigéria, il les a faits sous le coup de la contrainte parce qu’il a été dans une zone contrôlée par des rebelles à son insu. « L’élément moral fait défaut parce que mon client n’a pas agi de façon intentionnelle. Le procureur, en l’absence de preuves, a essayé de chercher dans l’esprit des accusés pour les condamner. Ce sont des accusations qui ne sont étayées par aucune preuve », a soutenu l’avocat qui a plaidé l’acquittement.

« L’accusé Mouhamed Ndiaye est un garçon qui n’a pas de repère. Il est la proie facile de ces agents dealers »

Constitué également pour défendre les intérêts de l’accusé Mouhamed Ndiaye, Me Ndéné Ndiaye a pris la balle au rebond pour dire que « des Sénégalais bon teint sont attraits devant la barre d’une juridiction criminelle pour être jugés pour des faits de terrorisme. C’est en cela que le procès est spécial. Les faits qui y sont relatés sont inédits. C’est vous dire qu’au-delà de l’intérêt judiciaire, il y a un intérêt social. Social parce que les Sénégalais ont envie de comprendre ». 

Revenant sur le parcours de son client, l’avocat révèle : «  à l’âge de 7 ans, Mouhamed Ndiaye, comme tous les enfants de son âge, a été inscrit à l’école. Il n’ira pas loin. Il abandonné les études en classe de CE1 et a essayé l’apprentissage du Coran pendant un an qui s’est soldé encore par un échec. Il devient apprenti mécanicien avant de l’abandonner au bout de 4 ans. Il s’improvise le métier de maçon, ça n’a pas marché. Il décide d’être pêcheur. A 23 ans, malgré ses conditions précaires, il s’est marié. Il a une épouse et des enfants, mais il n’a pas une instabilité. Il fait la navette entre la Mauritanie et le Sénégal ».

Sur la personnalité de l’accusé, Me Ndéné Ndiaye renseigne que  « c’est un garçon qui n’a pas de repère. Il est la proie facile de ces agents dealers, de ces agents recruteurs. Il a rencontré Aboubacar Gueye dépeint comme le recruteur de djihadistes. C’est dans ce contexte que Mouhamed Ndiaye, qui n’a pas pu résister à la force de persuasion de ces agents de recruteurs, a décidé de partir. Il n’a rien dit à personne. Il a voyagé dans des conditions éprouvantes pour atterrir dans le fief de Boko Haram. Ça c’est une certitude, on le reconnait. Mouhamed Ndiaye a vuShekau, c’est également la vérité. Mais, sur place, il découvre que ce qu’on leur dit et la réalité, il y a un grand fossé. Une désillusion l’a gagné et il a décidé de rentrer et a été arrêté 7 mois après son retour au Sénégal ».

A en croire toujours l’avocat, le terrorisme est un phénomène. La lutte contre le terrorisme ne sera pas que judiciaire, la lutte contre le terrorisme doit être sociale. Et l’école doit jouer ce rôle d’avant-gardiste. « J’ai été long  parce que c’est la peine capitale qui est retenue contre mon client », a-t-il conclu.

Me Ngoné Niang : « Ce procès me rappelle l’affaire Tariq Ramadan »

A sa suite, la parole a été donnée à Me Ngoné Niang pour assurer la défense de l’accusé Ibrahima Diallo qui, également, risque la peine de travaux forcés à perpétuité.« Ce procès me rappelle l’affaire Tariq Ramadan contre qui on est en train de monter un dossier pour l’accuser. Ce sont des jeunes qui ont du mal à trouver une activité normale au Sénégal. Ils ont voulu l’installation d’un Etat islamique parce que le système islamique est fait de telle sorte que s’il est appliqué, il n’y aura pas de pauvre dans la société. Parce que les riches, on leur exige de partager avec les pauvres. C’est comme ça qu’ils sont partis au Nigéria en pensant que la charia y était appliquée », a-t-elle déclaré.

Avant d’enchaîner : « ils sont allés chez Boko Haram. AboubakarShekau les a reçus dans la forêt, sous un arbre, et il a prêché. C’est quand il est parti que ces jeunes se sont rendu compte que ce voyage était une erreur parce qu’ils ne partageaient pas l’idéologie de Boko Haram et ils ont eu du mal à acquitter le Nigéria. Ce ne sont pas des terroristes, ils ne sont pas d’accord pour l’enlèvement des mineurs, des enfants et des femmes. Ils ne sont affiliés à aucun groupe terroriste. Qu’on nous rapporte la preuve de ce projet. Qu’on nous rapporte la preuve d’un commencement d’exécution. Je suis d’accord avec mes confrères quand on dit que ce dossier est un vide. Quel ordre public ces accusés ont-ils troublé ? ». Toutefois, la robe noire estime qu’Ibrahima Diallo est poursuivi parce qu’à son retour du Nigéria, il a donné de l’argent à Imam Ndao.

« Quel rapport cela a avec la commission d’un acte de terroriste ? », s’interroge-t-elle. L’avocat de la défense de dire : « nous sommes d’accord pour la lutte contre le terrorisme mais, encore une fois, dans ce dossier, on ne nous rapporte aucune preuve. Ce n’est pas pour rien que le procès tombe pendant un mois de Ramadan. C’est un mois de réserve, un mois de pitié et de miséricorde ».

Me Cissé : « s’il y a quelqu’un qui doit être poursuivi pour apologie,ça doit être le procureur »

Enfin, la parole est à Maitres Cissé et Etienne Ndione pour assurer la défense de Saliou Ndiaye qui encourt 20 ans de travaux forcés. Le premier nommé a martelé que « l’acte de terrorisme n’a pas été précisé par le procureur. Saliou Ndiaye n’a jamais voyagé. Il ne s’est pas rendu au Mali, au Nigéria, au Niger. Il n’a comploté avec personne. Si voyager n’est pas un crime, donc ne pas sortir du Sénégal ne peut pas être un crime. C’est vrai qu’il a voulu voyager en Afghanistan. Il s’en est ouvert à son guide spirituel qui l’en a dissuadé et il a obtempéré. Une deuxième fois, il a voulu partir en Syrie pour jouer les casques bleus ».

Par ailleurs, le procureur aurait fait apologie de terrorisme selon Me Cissé : « s’il y a quelqu’un qui doit être poursuivi pour apologie, ça dit être le procureur. Il est allé sur Youtube, il a téléchargé des vidéos sur Boko Haram pour les projeter ici. (…) Le procureur a fait son réquisitoire pour la presse. Il n’en a pas fait pour le tribunal. Devant un tribunal, on déclame les preuves. Et quand on n’a rien, on doit l’admettre et requérir l’acquittement. Saliou Ndiaye ne peut pas être poursuivi pour financement du terrorisme parce qu’il a donné 10 mille francs à Abdou Hakim Mbacké Bao. Saliou Ndiaye n’a jamais financé qui que ce soit pour aller combattre dans un champ de bataille ».

Suffisant pour la robe noire de dire que « c’est un dossier monté de toutes pièces. Ce procès est un procès bilan. Le Sénégal a reçu beaucoup de milliards dans le cadre de la lutte contre le terrorisme et il fallait qu’il présente un bilan. N’en déplaise au procureur. Je sollicite de renvoyer Saliou Ndiaye des fins de toutes les poursuites parce qu’il n’a rien fait. Tout ce qu’on peut lui reprocher, c’est d’aimer sa religion. C’est un homme qui veut vivre sa religion ». Il faut dire que l’audience reprend aujourd’hui avec la suite des plaidoiries.

Me Ousmane Thiam : « Abdou Hakim Mbacké Bao a été dépeint comme un expert en tout »

Poursuivant, la parole est à Mes Ousmane Thiam et El Hadji Basse. Ils assuraient la défense d’Abdou Hakim Mbacké Bao qui risque la réclusion à perpétuité. Prenant la parole en premier, Me Ousmane Thiam a soutenu que « le parquet n’a pas articulé les faits pour lesquels notre client est poursuivi. Abdou Hakim Mbacké Bao a été dépeint comme un expert en tout : quelqu’un qui est expert en armement, en formation militaire et à la fabrication des explosifs. (…) Abdou Hakim Mbacké, si vous voyez son cursus scolaire, n’est pas une lumière. C’est quelqu’un qui a arrêté ses études en classe de terminale après avoir échoué deux fois le bac. C’est quelqu’un qui vivait difficilement, il vivait à la sauvette ».

Selon Me Ousmane Thiam, leur client vivait dans le calvaire alors qu’il est marié et père d’un enfant. « Quelqu’un lui a dit qu’il pourrait gagner de l’argent au Mali. Donc, la motivation de son voyage, ce n’était pas pour aller se liguer avec une quelconque entreprise de terroriste. Il avait voyagé au Mali pour subvenir aux besoins de sa famille. Il n’avait même pas le prix du billet, c’est Saliou Ndiaye qui lui a donné dix mille francs », a renseigné l’avocat qui indique que le mis en cause n’a jamais été au Nigéria. Il ne connait pas Matar Diokhané. La seule personne qu’il connait, c’est Saliou Ndiaye qui lui avait donné 10.000 francs. 

Me Ousmane Thiam de poursuivre : « toute la charpente de ce réquisitoire a été fondée sur la base des procès-verbaux, des déclarations qui ont été faites à l’enquête préliminaire.Il faut des études très poussées pour être expert des explosifs. On ne nous a pas rapporté la preuve qu’il a fabriqué une bombe, qu’il a fait exploser un véhicule. Sur quelle base devrait-on s’appuyer pour dire qu’il doit être condamné ? » Par ailleurs, il a déclaré que « dans ce dossier, il n’y  a pas de quoi fouetter un chat. On a beau tenter de dépeindre Imam Ndao, Matar Diokhané et les autres comme des personnes dangereuses, ils ne le sont pas. On les a diabolisés mais ils n’ont commis aucun acte grave. On veut les exclure de la société ».

Son confrère,Me El Hadji Basse,a quant à lui, soutenu que  « son client à des problèmes mentaux. C’est de l’hôpital qu’on l’a pris pour l’amener ici. Il a été interné au pavillon spécial de l’hôpital Dantec, il est malade. J’avais demandé la production du dossier médicale pour savoir de quoi il souffrait. Hélas, jusqu’à présent, ma requête a été vaine. Donc, à défaut d’apporter la preuve de l’état d’Abdou Hakim, vous ne pouvez pas le condamner. Et la loi sur la démence est claire. L’application de l’article 50 s’impose », a-t-il dit.Il faut dire que l’audience reprend aujourd’hui avec la suite des plaidoiries.

Cheikh Moussa SARR  

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