Récit d’un putsch manqué en l’absence du Président Yahya Jammeh

Président Yahya Jammeh
Président Yahya Jammeh
Président Yahya Jammeh

L’OBS – La mutinerie a pris de court les habitants de Banjul et la garde présidentielle. Mais très vite, la riposte des forces loyalistes ne s’est pas fait attendre. Jusque tard dans la soirée, il était difficile d’avoir des informations fiables. Au moment où nous mettions sous presse, l’avion de Yahya Jammeh faisait une escale technique à Ndjaména au Tchad. Récit d’un putsch manqué.

C’était dans la nuit du lundi au mardi, la ville de Banjul brille, sans nuages. Tout paraît calme, une tranquillité qui précède la tempête. Vers les coups de 3 heures du matin, sur la docile capitale gambienne, près de la «State House» (le palais présidentiel), l’on perçoit, selon quelques témoins, des crachements sourds et isolés, comme des rafales de Kalachnikovs, excitées et nerveuses. Lamin Sanneh, l’ancien colonel de l’Armée, revenu dans le pays en catimini après un voyage aux Etats-Unis, est l’homme qui dirige l’assaut. Il n’est pas un novice dans ce type d’opérations commandos.  Ce soldat «choc» est détenteur d’une maîtrise en études de sécurité stratégiques à l’université de la Défense nationale aux Etats-Unis. Militaire de formation, il a longtemps rampé, selon le jargon militaire, avant d’être nommé Colonel de l’Armée par le Président Yahya Jammeh. Un poste qu’il occupe jusqu’en 2012, année durant laquelle il est limogé après une brouille avec son Président «dictateur», qui lui prêtait des velléités personnelles et des ambitions démesurées. Lamin Sanneh vivait à l’Etat de Maryland depuis décembre dernier avant de décider de rejoindre Banjul via Dakar.

Bref, au bout de cette nuit noire et longue, Banjul est encore dans les bras de Morphée, mais les échanges de coups de feu sont de plus en plus violents. La lumière des tirs éclaire l’obscure partie de la «State House», le palais présidentiel, les échanges de tirs sont de plus en plus vifs et d’après des témoins habitant près du marché central de Banjul, certains téméraires se réveillent en sursaut. L’on ne sait plus rien, l’on ne maîtrise plus grand-chose. Aux balcons et autres fenêtres, des lumières s’éteignent peu à peu, des chiens aboient dans la nuit…

«Les assaillants ont été trahis au dernier moment…»

De nombreux habitants de la zone de Marina Parade, sur la Corniche-Est de Banjul où est située la présidence, ont affirmé avoir été réveillés par des coups de feu qui ont été entendus jusqu’en milieu de matinée. «Des membres des forces armées gambiennes ont été impliqués dans d’importants échanges de tirs aux alentours de 03H00», lit-on dans une dépêche de l’Agence France Presse (Afp). Les assaillants qui ont préparé le coup aux Etats-Unis, Allemagne et quelques soldats qui vivaient en Suède, ont pu regagner, au mois de décembre la Gambie, en passant par le Sénégal. Ils ont pu sensibiliser ensuite quelques militaires frustrés et d’autres éléments de la garde présidentielle qui avaient décidé de profiter de l’absence de Yahya Jammeh, absent du pays, pour fomenter un coup d’Etat militaire. «L’affaire a échoué car les militaires et autres éléments de la garde présidentielle se sont désistés au dernier moment et ce revirement a profité aux forces loyalistes, qui ont procédé à une reprise en main de la situation», confie un ancien ministre de Yahya Jammeh contraint aujourd’hui à l’exil. Et qui suivait la situation de très près depuis les Etats-Unis.

Mais la mise hors d’état de nuire des mutins n’a pas été une chose aisée pour les forces restées fidèles à Yahya Jammeh. Car, les assaillants contrôlaient jusque tard dans la matinée, le pont Denton, principal point d’accès de la ville. Les commerces, les banques ont été fermés durant toute la journée de mardi. A Banjul, des militaires et des policiers ont été déployés dans les rues, des habitants ont été évacués, selon un correspondant de l’Afp. Certains soldats patrouillaient à pied, exhortant au calme et demandant aux gens de rester chez eux. Des résidents ont indiqué avoir essayé de se rendre à leur lieu de travail, mais ils été priés de rebrousser chemin. «La Police et l’Armée contrôlent (actuellement) entièrement la situation, a assuré à l’Afp un officier de l’Armée, joint mardi en fin de matinée, sans plus de détails. La radio nationale a été coupée pendant quelques heures, mais avait repris ses émissions peu avant 11H00, en diffusant de la musique.»

Les versions les plus loufoques circulent sur l’endroit où se trouve Yahya Jammeh. Quand certains parlent de la France pour des soins, d’autres le situent à Dubaï (Qatar). Mais aux dernières nouvelles, l’avion du Président gambien faisait une escale technique à Njaména (Tchad) et serait en route pour regagner la Gambie où l’attendrait une meute de soldats qui lui seraient fidèles…Selon des informations, quatre des quinze assaillants ont été tués, quatre autres ont été blessés, deux arrêtés et soumis aux feux des questions de la Nia (la police secrète gambienne), personne n’a aucune nouvelle du reste des assaillants.

La Gambie a connu plusieurs tentatives de putsch depuis que Yahya Jammeh a renversé en juillet 1994, le Président Dawda Jawara, premier chef d’Etat de cette ex colonie britannique, indépendante depuis 1965. Yahya Jammeh, militaire de carrière issu d’une famille paysanne de l’ouest du pays, cultive l’image d’un Président musulman pratiquant. Il n’hésite pas à déclarer urbi et orbi qu’il peut soigner le Sida. (sic) Il s’illustre régulièrement par des déclarations fracassantes, comme récemment contre l’homosexualité, ou pour l’abandon de l’anglais au profit d’une langue locale qu’il n’a jamais précisée. Il est régulièrement critiqué pour sa politique répressive envers la presse, on l’a accusé d’avoir tué le journaliste Deyda Haidara, dont les organisations des droits de l’Homme ont fêté dernièrement les dix ans de la disparition. L’opposition politique et les organisations de défense des droits de l’Homme sont constamment châtiées par le régime de Jammeh.

MOR TALLA GAYE (avec AFP)

Comment les «Freedom fighters» ont raté leur coup

C’est une confusion presque générale qui prévaut en Gambie après le coup d’Etat manqué d’un groupe qui se surnomme «les Freedom fighters». Le plan allait passer si des défections n’étaient pas enregistrées dans les rangs de l’Armée.

Le plan était pourtant bien mûri. La stratégie bien pensée. Tout était mis en place pour que le coup réussisse. Mais une défection de dernière minute a mis l’attaque à l’eau. Le coup d’Etat est préparé depuis longtemps par des groupes bien organisés. Il s’agit principalement de gambiens vivant dans la Diaspora. Mais le groupe chargé de sonner la révolution ratée d’hier est composé d’hommes vivant en Allemagne et aux Etats-Unis. Cet escadron des «rebelles» surnommés «les freedom fighters» ou les combattants pour la liberté a été trahi par de hauts cadres de l’Armée gambienne dont la plupart avait juré d’appuyer les mutins dès leur arrivée dans la capitale. Mais ces «soutiens» qui devaient faciliter l’opération ont fait le mort. Et le plan de connaître des failles.

Pourtant, le groupe d’assaut qui a séjourné des jours dans la sous-région avait des assurances fermes avant de rallier la Gambie. Une information d’ailleurs confirmée par Yaya Jammeh qui, de l’étranger où il se trouve, a posté un message sur son compte Facebook, (qui reste à être authentifié) dans lequel il condamne fermement ce coup d’Etat et promet une sévère correction aux commanditaires de cet acte. Indirectement, le Président gambien semble vouloir mêler le Sénégal dans cette affaire. Pour lui, «les putschistes sont venus du Sénégal pour commettre leur forfait». Jammeh a promis de les traquer jusque dans leurs derniers retranchements. Jusque tard dans la soirée d’hier, les autorités sénégalaises n’ont pour le moment pas réagi à cette accusation. Une position qui s’explique, d’après des diplomates, par le manque de clarté et de précision dans le discours de Jammeh. «En diplomatie, chaque mot a son sens. On ne peut pas réagir sur la base de canaux non officiels» précise-t-on.

Défaillances des services de renseignements sénégalais. Pourtant, il ressort d’informations vérifiées à différents niveaux que l’Etat du Sénégal n’a pas été au courant de cette opération. Mieux, des inquiétudes sont nées de cette situation car l’on juge inconcevable qu’une opération de cette nature soit mûrie et que les auteurs puissent passer par le Sénégal sans que les services de renseignements ne soient informés.

En Gambie, la situation est, pour le moment, sous le contrôle de l’armée loyaliste. Seulement, cette position de force est jugée précaire en raison de l’existence de groupes en attente d’un signal pour un soutien aux mutins déjà en action. Des développements sont même annoncés dans les prochaines heures.

NDIAGA NDIAYE

La frontière sénégalo-gambienne placée sous haute surveillance

Suite au coup d’Etat manqué survenu en Gambie, l’Armée gambienne est sur le qui-vive. L’alerte sonnée par l’état-major gambien, la frontière sénégalo-gambienne est placée sous haute surveillance. Depuis cette alerte, la sécurité a été renforcée le long de la frontière entre le Sénégal et la Gambie. Ceci, «dans le but d’empêcher les putschistes de pouvoir sortir du territoire gambien. Des forces de sécurité et même des agents des renseignements généraux gambiens ont été ainsi déployés un peu partout. Les mutins ont été vite maîtrisés par des forces fidèles au Président Jammeh», renseignent toujours nos interlocuteurs. Une situation d’insécurité qui n’a pas encore affecté le fonctionnement du bac de Farafégné où les voyageurs et transporteurs continuent paisiblement leur traversée.

ABDOURAHMANE THIAM

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