Recordman du Sénégal du 400 m plat depuis 1968 : Amadou Gackou sans rival depuis 45 ans

Amadou Gackou Recordman du Sénégal du 400 m plat depuis 1968
Amadou Gackou Recordman du Sénégal du 400 m plat depuis 1968
Amadou Gackou Recordman du Sénégal du 400 m plat depuis 1968

18 octobre 1968-18 octobre 2013. Voici 45 ans que le Sénégal passait à côté de sa première médaille olympique. L’athlète spécialiste du tour de piste, Amadou Gakou, finissait au pied du podium en 45sec 01. Avec tout de même une récompense non négligeable : le Sénégalais venait de battre le record d’Afrique du 400m plat.

45 ans après, le sentiment de bonheur comble encore l’ancien athlète qui garde toujours et jalousement le record national de l’épreuve. Aujourd’hui à la retraite, avec ses 73 ans, il se délecte de sa vie active marquée par le sport. Le Quotidien, en ce jour d’anniversaire, refait avec «doyen Gakou» le tour de piste.

Ce matin, son rendez-vous l’empêche d’aller à l’atelier de métallurgie de son frère où il se rend d’habitude pour meubler le temps. Comme tous les vieux de son âge qui font valoir leur droit à la retraite, Amadou Gakou essaie d’agrémenter ses journées mornes.

Pour ce jour, il peut compter sur ses petits enfants. Dans sa villa, sise à Dakar, à l’Unité 15 des Parcelles assainies, seules les voix du grand-père et des petits sont audibles. Il tente de calmer l’un d’eux qui pleure. Mais l’affection entre grand parent et petit-fils faisant, le gamin continue de plus belle. Une petite promenade s’impose pour évacuer. Pour cette occasion, le vieux Gakou revêt un pantalon fait de basin et complète l’accoutrement par un T-shirt blanc où on peut lire en rouge : «Amical des anciens athlètes du Sénégal.»

Ce choix n’est pas fortuit. Amadou Gakou est un ancien athlète, ancien champion d’Afrique du 400m plat et ne veut pas que cette notion soit perdue de vue. Cela d’autant plus qu’il célèbre aujourd’hui, vendredi 18 octobre 2013, le 45ème anniversaire d’un exploit jamais égalé au niveau national.

A l’annonce de cette date, le souvenir, quoique lointain, devient de plus en plus frais dans sa mémoire comme si c’était hier. Lorsque son petit fils arrête enfin de pleurer, le vieux trouve la concentration et reprend le départ pour faire le tour de piste.

Ce jour-là, le stade olympique de Mexico, qui accueille la finale du 400m, affiche le plein. Sur la piste, les 8 athlètes cristallisent tous les regards. Au couloir 6, un jeune homme, la silhouette frêle, flanqué du dossard Numéro 708, termine ses étirements. Amadou Gakou s’apprête à jouer sa chance de médaille olympique.

A ce niveau de la compétition et entouré par des coureurs américains, l’athlète sénégalais ne rêve pas trop. Il n’a aucune certitude quant à l’issue de la course. Mais il y vaavec la détermination que lui connaît son entourage. «C’est un athlète d’exception, quelle que soit la situation, il est toujours déterminé à relever le défi, car Amadou ne connaît pas la défaite», témoigne son camarade de chambre, le capitaine Mamadou Sarr, à l’époque coureur de 400m haies.
Le coup d’envoi est donné, Amadou Gakou se lance comme à son habitude avec une vitesse extraordinaire avant de s’essouffler, raconte-t-il. Mais jusqu’au troisième virage, le spécialiste du tour de piste tient sa course.

On s’approche de la ligne d’arrivée, Gakou est à un pas seulement du podium. Mais il est talonné par un Ougandais, un Ethiopien et deux Américains. Dans les derniers mètres, il se retourne pour voir avec qui il devrait partager le tableau. «A 50m de l’arrivée, j’ai jeté un coup d’œil derrière moi pour voir où étaient les deux Américains», se rappelle-t-il. Erreur ! Gakou a fait le geste qu’il ne fallait pas faire. En un clin d’œil, ses deux suiveurs le rattrapent et le dépassent. L’exploit des tours précédents, où le Sénégalais avait battu les Américains Larry James et Ron Freeman, ne se rééditera pas. Amadou Gakou arrive quatrième, avec un temps de 45sec 01, derrière le trio américain : Lee Evans, Larry James et Ron Freeman. Le Sénégalais rate de peu la médaille olympique et un exploit historique.

En lot de consolation, Gakou se retrouve recordman africain et sénégalais du 400m plat. «C’était un moment fort car je venais de réaliser un grand coup en battant le record d’Afrique et en étant le premier athlète africain à faire moins de 46s au 400m», se réjouit le doyen qui tient entre les mains les photos souvenirs du moment.

Une performance qui fait réaliser à l’ancien pensionnaire de l’Us Gorée tout le talent qui dormait en lui. «Mon objectif était de me qualifier en finale. Je n’ai jamais pensé que je pouvais faire ce chrono et arriver à ce niveau, sinon je me serais manégé lors des séries pour faire une meilleure course en finale», dit-il. Mais son ami à lui, Mamadou Sarr, y croyait. «A 15 jours de la compétition, il avait battu le record du Sénégal en France», se souvient-il.

Pour sa part, Gakou ne regrette pas pour autant. Au contraire, il pense s’être surpassé vu les conditions difficiles qui ont précédé la période de compétition. En effet, à quelques mois des Jeux Olympiques de Mexico, le jeune sportif est atteint d’une rage de dent. Une maladie qui lui prive du soutien de la France. «La mission d’aide et de coopération a retiré ma bourse sous prétexte que je ne suis pas performant», rapporte le champion d’Afrique.

Mais cette décision n’était qu’une motivation supplémentaire pour le jeune athlète. «Quand je suis sorti de ma maladie, j’ai continué à m’entraîner avec mon coach sénégalais, Bernard Dibonda.»

Après sa guérison, l’espoir renaît. Lors de son premier test, il réalise un temps de 46.05s, alors que le minimum olympique était 46.08s. «Je me suis dit qu’il va falloir que je me batte pour prouver à ces gens que je méritais cette bourse», se résout-il. Au bout du compte, ses efforts ont été récompensés.

45 ans après, Gakou s’en délecte encore. Jusque-là, rien n’est venu lui ôter cette sensation qu’il trône fièrement sur la tête de la discipline. Car si le record à été battu au niveau africain en 2006 par le Congolais Gary Kikay avec 44.10s, au Sénégal personne n’a encore fait mieux que lui. Un état de fait qui n’a qu’une seule explication, selon le champion du Sénégal. «Les athlètes d’aujourd’hui ne se donne pas à 100% comme moi à l’époque. La preuve, pendant que je tombais dans les vapes après les courses, les athlètes maintenant, après trois minutes de l’arrivée, commencent à causer», regrette le recordman du 400m.

Alors pour se trouver un successeur, il se plaît à donner sa recette magique. «J’avais un registre large et je courais le 100m et le 800m, ce qui fait que j’avais de la vitesse et de la résistance. J’étais aussi assidu aux entraînements et j’appliquais à la règle les consignes des entraîneurs. Je ne buvais pas de thé et je ne faisais pas la cour», révèle-t-il. Ensuite, raconte-t-il, la motivation pour la plupart est d’abord financière. Or chez Amadou Gakou, le sport est d’abord une passion, à qui il donne tout sans rien attendre en retour. C’est cette philosophie qui le guide et qui le fait considérer chaque compétition comme une finale. «Il ne fait pas les choses à moitié, il se donne toujours à fond. Je me souviens qu’après ses premières courses en séries, il est tombé dans les vapes, tellement il avait épuisé ses énergies», se souvient son ami d’enfance, le Capitaine Sarr. «C’est un homme courageux et qui n’abandonne jamais», poursuit-il.

Athlète reconnu pour avoir été sept fois champion du Sénégal du 400m et six fois au relais 4x400m, médaillé d’Or du 400m et 4x400m aux Jeux de l’Amitié en 1963, médaillé de bronze au Jeux africains de Brazzaville en 1965 et quart de finaliste aux Jeux Olympiques de Munich en 1972, le recordman sénégalais n’a cependant pas connu que les pistes. Tout jeune, le gamin natif du quartier populaire de la Médina se passionne de football. Pensionnaire de l’Union sportive des indigènes (Usi), le jeune talent trouve ses marques sur les ailes et fait parler de lui. Après quelques années de pratique marquées par ses débordements éclairs sur le flanc, il est vite orienté vers l’athlétisme. «J’étais trop rapide alors on m’a envoyé faire de l’athlétisme à l’Us Gorée», se remémore-t-il.

Au début des années 60, Amadou Gakou est parti pour faire une carrière de coureur de 100m et 200m. Mais au cours des entraînements, un des dirigeants du club insulaire décèle en lui des talents de coureur de 400m, vu sa vitesse de départ et au moment des virages. Il ne quittera plus ce créneau même s’il lui est arrivé de courir sur 800m. Il a d’ailleurs battu le record du Sénégal sur cette distance avec un chrono de 1.50s lors des préparations pour les Jeux Olympiques de Tokyo en 1964.

A sa retraite des pistes, l’ancien athlète se convertit dans la formation. Sa quête d’expérience l’envoie dans un premier temps en Côte d’Ivoire où il obtient le deuxième degré d’entraîneur inter-état.  Quelques années plus tard, il décroche un troisième degré à l’Inseps de Paris. Gakou a entraîné l’Equipe nationale pour les Jeux de Montréal en 1976 et 1980 pour ceux de Moscou. Professeur d’éducation physique, le champion du Sénégal sert d’abord au lycée Blaise Diagne. Il est par la suite affecté à l’Inspection régionale de Dakar. Dans ses fonctions, le professeur, le sportif rencontre l’ancien ministre des Sports, feu François Bob.

«Il m’a amené à Kédougou pour une rencontre tripartie qui se faisait là-bas.» Gakou s’occupera pendant l’événement qui réunit les dirigeants sportifs du Sénégal, de la Guinée et du Mali, de la formation des jeunes athlètes. Lorsqu’il part de la terre des hommes, il laisse derrière lui un terrain de basket, de handball et une piste d’athlétisme de 250m. L’entraîneur débarque au Saltigué en 1988 pour conduire les destinées du club de Rufisque. «J’ai formé beaucoup d’athlètes qui ont aujourd’hui leur deuxième degré d’entraîneur», se félicite le père de famille.

Après avoir gravi tous les échelons de la chaîne, Amadou Gakou prend sa retraite en 1995. En reconnaissance de son talent de grand champion, celui qui a également été agent de la défunte Sotrac (société de transport), reçoit les honneurs de la République. Il est successivement élevé au rang de Chancelier de l’ordre du Mérite, Officier de l’ordre du mérite, Chevalier de l’ordre national du mérite, Chevalier dans l’ordre des palmes académiques. A son tour, l’athlétisme lui a dédié en 2011 une journée en hommage au stade Iba Mar Diop pour l’offrir en exemple aux jeunes générations.

Mais pour ce vieux de 73 ans, hommage ne pourrait être meilleur que de voir son record battu de son vivant. Et pour ce faire, Amadou Gakou ne voit qu’un seul athlète dont les performances peuvent laisser à le croire. «Mamadou Kassé Hann a la possibilité de battre ce record s’il faisait du 400m plat», prédit l’ancien athlète qui ne manque d’ailleurs pas de jeter un regard critique sur la discipline. «Il faut rectifier le tir en recréant les écoles d’athlétisme et redynamiser l’Uassu si on veut donner un avenir à l’athlétisme sénégalais», préconise-t-il.

Né en 1940 à Dakar, Amadou Gakou a fait ses humanités à Tivaouane sous l’aile de sa grand-mère. Le Certificat d’entrée en sixième en poche, il revient à Dakar pour le cycle secondaire, mais l’aventure fait long feu. Le jeune, qui n’avait d’œil que pour le ballon rond, abandonne les études en classe de 5ème pour se consacrer au sport. Plus d’un demi-siècle après, sa passion ne s’est pas altérée. Même s’il ne pratique plus, il reste un sportif dans l’âme.

dsene@lequotidien.sn

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