REPLIQUE DU GENERAL LOUIS TAVAREZ DE SOUZA A ABDOU DIOUF «IL N’A JAMAIS ETE QUESTION DE COUP D’ETAT»

GENERAL LOUIS TAVAREZ DE SOUZA
GENERAL LOUIS TAVAREZ DE SOUZA

C’est un Général très amère qui solde ses comptes avec l’ex Président Abdou Diouf qui l’accuse, dans ses Mémoires, d’avoir tenté un coup d’Etat en 1988. Le Général Louis Tavarès De Souza nie en bloc. Et dans cette entreprise de rétablir la vérité, il n’hésitait pas à demander à son épouse d’intervenir dans l’entretien, comme c’est le cas lorsqu’il s’est agi de la création d’un Comité de soutien à Diouf. Dans cet entretien il aborde la question des rapports entre Abdou Diouf et Collin (qu’il considérait comme le vrai homme fort) et de la crise casamançaise.

L’ancien président de la République Abdou Diouf qui vient de sortir ses Mémoires vous accuse d’avoir tenté un coup d’Etat qu’il a réussi à déjouer. Pouvez-vous nous rappeler ces événements de 1988?
Il me semble avoir déjà répondu à ce type de question avec Babacar Touré (Ndlr: Enquête de Babacar Touré, Sud Hebdo N°49 du 20 avril 1989). Qu’à cela ne tienne, nous allons essayer de nous rémémorrer.
Nous précisions que le Président Diouf soutient avoir été informé de votre tentative de coup d’Etat par Mme Andrézia Vaz, qui a eu l’information via l’épouse du Colonel Gomis, alors chef des parachutistes. Qu’en est–il exactement ?
Andrézia Vaz? (Il marque un long temps d’arrêt). Etonnant ! Je dis étonnant parce qu’Andrézia vaz venait souvent chez nous. D’ailleurs, elle ne venait pas seule. Elle venait avec son amie qui est une cousine à moi, Elisabeth Diaw qui fut directrice de banque. Elles étaient constamment ensemble. Alors ce qui m’étonne, c’est que nous n’avons jamais parlé avec Andrésia Vaz ni avec Babette d’une histoire de coup d’Etat.
Sa femme intervient en tentant de répondre à la question suivante: connaissez-vous Mme Vaz?
Connaitre, c’est trop dire. Nous étions tout le temps ensemble et elle venait à la maison. Nos enfants ont grandi ensemble. Ils ont toujours été ensemble et jusqu’à ce jour, ils sont ensemble. C’est vraiment dommage que M. Abdou Diouf  puisse diviser des familles qui, pendant quarante ans, ont été ensemble. Je ne sais pas comment Andrésia Vaz va se retrouver aujourdhui. Jusqu’à présent, elle n’a pas réagi. Et nous attendions sa reaction pour pouvoir répondre au peuple sénégalais.
Question à son épouse: Allez-vous l’interpeller?
Jamais! C’est à elle de venir vers nous, parce que nous ne lui avons rien dit. Ce qui m’étonne, c’est que non seulement elle ne réagit pas mais également son mari (Assane Mbodj, Ndlr) se trouvait dans un état trés particulier à l’époque (Il était mis aux arrêts, Ndlr). Quand il a eu un accident,  le Génèral a été très magnanime en prévenant le chef suprême des armées. On l’a mis aux arrêts mais on a ni touché à sa carrière ni touché à sa dignité. Quelqu’un à qui on a fait ça pour son mari ne peut pas du jour au lendemain salir le mien.
Il n’y a jamais eu de discussion dans votre maison allant dans ce sens?
Jamais, au plus grand jamais.
Jamais 

(Le Général reprend la parole-ndlr)! C’est d’abord Abdou Diouf lui-même qui m’a appelé ce matin là pour me dire: “Général, je ne sais pas si vous êtes au courant mais je suis étonné que vous ne m’ayiez pas rendu compte jusqu’ici”.

De quoi ?
Je ne sais pas jusqu’ici. Je n’étais pas au courant encore de l’histoire d’un putsh.
Abdou Diouf cite des faits dans son livre. Il soutient que vous avez convoqué le Colonel Gomis qui était chef parachutiste et également Garbar Diop, chef des blindés d’alors. Toutes ces personnes n’étaient pas d’accord pour l’opération. Mais aussi Didier Bambassy, chef des commandos. Puis…
(Il coupe avec fermeté). Je crois que vous confondez deux choses. Il y a d’abord le cas d’Andrésia Vaz et de son mari. Jamais, je n’ai parlé ni à Andrésia Vaz ni à quelqu’un d’autre. Les problèmes aussi importants concernant l’armée, c’est moi.
Vous voulez dire qu’il n’y a jamais eu de réunion avec les collègues militaires?
Des réunions, il y en a eues. Il y a eu une réunion que j’ai convoquée et je vais vous dire de quoi il s’agissait. C’est une réunion que j’ai convoquée parce que c’est l’époque où (Jean) Collin racontait des tas d’histoires. Et par la suite, j’ai eu quelqu’un qui a été envoyé, me dit-on, de Paris  pour me contacter. C’est l’époque où il y avait des tas d’histoires entre Wade et Diouf. On m’appelle pour me dire qu’il y a quelqu’un qui aimerait me renconter et qu’il est à la maison.
Quand je l’ai rencontré, voilà ce qu’il m’a sorti: “Mon Général, je viens de Paris. J’ai été envoyé par les Généraux”. Lesquels? Je ne connais pas. Si c’était des gens de ma promotion, je me rappelerai. Ces gens-là étaient étonnés parce qu’ils craignaient que la situation au Sénégal se dégrade. Ils souhaiteraient vraiment que l’armée réagisse pour  mettre de l’ordre afin qu’il n’y ait pas de grabuge entre Abdoulaye Wade et Abdou Diouf.
Général, je vais  vous citer précisément  le passage dont il question  dans les Mémoires de Diouf. “De nos échanges, j’ai compris que Tavarez Da Souza avait convoqué le Colonel Gomis, chef des parachutistes afin de lui demander son appui pour son projet. Gomis devait sauter sur le palais pour s’assurer de la présence de ma personne et de ma famille”. Le coup a foiré parce que le Colonel Gomis en avait parlé à son épouse. Mme Gomis qui avait craqué à l’idée de voir son mari entraîné dans un engrenage qui pouvait lui coûter cher et déstabiliser le Sénégal, en a parlé à Mme Vaz”.     
 «Ils sont encore vivants (répond Madame Tavarez-ndlr). Pourquoi ne pas convoquer Gomis pour qu’il répète la même chose ? Non, je sais que Gomis ne l’a pas dit. C’est un officier digne.
J’ai convoqué ces gosses-là. C’est effectivement l’époque où il y avait… (il ne termine pas la phrase).
Et ce Français que je vous dit avoir reçu m’avait laissé entendre qu’ils savent qu’il y a des gens qui se préparent pour faire un coup d’Etat et qu’il faut qu’on surveille Wade et que si on ne fait pas attention, le Sénégal va entrer dans des histoires, une sorte de rébellion. Je l’ai calé. Je lui ai dit que si Wade est arrêté, ce n’est pas notre problème, c’est l’Etat, la justice. Quand ça concernera l’armée, on avisera et ce n’est pas maintenant. Si nous sommes convoqués, c’est pour le maintien de l’ordre. Si nous mettons l’ordre et que la situation continue de se dégrader, nous la rétablissons. Ce n’est qu’en ce moment que l’armée réagit en toute responsabilité. J’ai eu à discuter de cette affaire avec le ministre de l’Intérieur de l’époque. J’ai été convoqué et on m’a posé des tas de questions.
N’empêche qu’il y a rien eu. J’ai été convoqué bien longtemps après devant le ministre de l’Intérieur qui a tout fait parce qu’il recevait des instructions du Secrétaire général du gouvernement, notamment Jean Collin. En ce moment, l’armée était dans la caserne. J’avais interdit qu’elle bouge. J’avais mis en alerte Thiès, les parachutistes qui étaient à Dial Diop, les commandants de leur caserne. J’avais ordonné que personne ne bouge, sauf sous mes ordres puisque nous étions passés à la phase de simple maintien de l’ordre à la phase rétablissement de l’ordre. Celui qui dirigeait était ce fameux ministre de l’Intérieur, André Sonko, qui m’avait donné toutes les réquisitions qui me permettaient d’agir. Mais je les ai mis dans le coffre.
Pourquoi ?
J’ai mis ces réquisitions dans le coffre parce que je trouvais qu’on ne donne pas de réquisitions. Une réquisition, il faut voir la situation et être certain de ce qui se fait. Choisir son  homme, rédiger, discuter avec  les gars avant que tu ne donnes la réquisition. Mais il (André Sonko, Ndlr) vient comme ça, me balance des réquisitions, ce qui veut dire qu’il était envoyé comme il dépendait de  l’Intérieur. Et, je  me suis dit  que ce gars là, c’est Collin qui l’envoie.
Quelle est la nature de ces réquisitions ?
J’avais le droit d’établir l’ordre, et j’avais le droit d’user de toutes les forces. J’avais le droit et cela me protège en somme.
Et vous n’avez pas usé de ce droit ?
Parce que ce n’était pas nécessaire. C’est moi qui juge, on ne tire pas facilement comme ça  sur  des êtres humains. C‘est très difficile et pour quelle raison d’ailleurs le faire ?
Le contexte de l’époque, avec une situation assez tendue entre Wade et Diouf, n’était-il pas favorable à un renversement de pouvoir ?
Mais pas du tout ! C’est ça qui est extraordinaire. Le contexte, c’était la guerre entre Abdou Diouf et Abdoulaye Wade, on n’avait pas besoin vraiment de faire cette histoire. Mais, Jean Collin, voilà l’homme. Il est mort, il aurait pu être président aujourd’hui, il aurait pu être président.
Mais le président de la République, c’était Abdou Diouf ?
Tout le monde savait que du temps de Collin, Abdou Diouf ne commandait pas. Il faut que tout le monde le sache. D’ailleurs, tous les Sénégalais le savaient, tous les fonctionnaires  savaient que c’est Collin qui dirigeait. Abdou Diouf n’a jamais commandé.
Mais pourquoi, Diouf vous a-t-il cité dans ce fameux coup d’Etat de 1988 ?
La question que je me pose, c’est pourquoi il m’a cité dans ce livre de mémoires et dans quel but ? Parce que je ne voyais pas ce qui m’opposait fondamentalement à Abdou Diouf. A chaque fois qu’il y a eu problème, je me suis adressé à Médoune Fall qui était mon ministre de tutelle à qui je rendais compte et qui lui rendait compte.
On vous accuse pourtant de tentative de coup d’Etat ?
Il n’a jamais été question de coup d’Etat…Il n’y a jamais été question de coup d’Etat au Sénégal. J’avais l’habitude de dire, tant que je serais en activité militaire et si j’ai le moindre commandement, il n’y aurait pas de coup d’Etat.  J’ai dit fréquemment à des militaires même des camarades de la sous- région, que je n’admets pas qu’un militaire fasse un coup d’Etat. Ça fait reculer un pays de 20 à 30 ans. Dans mon entourage, tout le monde sait que j’ai toujours été contre les coups d’Etat. Il m’est même arrivé de dire à des chefs d’Etat certaines vérités, parce que je n’admets pas qu’on fasse un coup d’Etat et se réclamer après chef d’Etat.
Même Sankara que tout le monde félicite dans le monde, je trouve qu’il est un drôle de type.
Pourquoi cette affirmation ?  
Ce monsieur se prenait pour un chef d’Etat, il mettait n’importe qui à la retraite. Il n’obéissait pas aux principes militaires. Quand on se dit militaire, il y a des choses que l’on ne fait pas.
Lesquelles ?
Un militaire ne ment pas.
Qu’est-ce qui différencie le Sénégal des autres pays de la sous-région pour qu’il n’y ait pas de coup d’Etat ?
Les chefs d’Etats major ! Personnellement, j’avais formé mes hommes. Ceux que j’ai remplacés, peut-être, pouvaient le faire. Mais dès que je suis arrivé, je sais qu’il n’y aurait jamais eu de coup d’Etat au Sénégal.  Et je l’ai dit à tous les officiers réunis.
Revenons aux mémoires avec cet extrait qui vous concerne. Je cite Abdou Diouf «quand nous nous retrouvâmes  tous les deux seuls, je lui dis : mon Général, j’ai vu toutes les lettres que vous avez envoyées au ministre des Forces armées. J’admire votre loyauté. Un fait me survint en mémoire pendant notre discussion. Au début des émeutes, j’avais convoqué tous les chefs militaires pour leur signifier que quelles soient les circonstances, je leur interdisais formellement de tirer sur les foules. Tous les officiers présents avaient acquiescé. Tavarez avait été le seul à élever la voix pour me dire que la situation justifie qu’on tire sur elle. Il aurait fallu que je lui rappelle de façon très ferme ce que je venais de dire ». Quelle est votre réaction ?
Alors, il ne faut pas être insolent. Mais, j’ai envie de dire et je vais le dire : il ne dit pas la vérité. Ce qu’il a dit est vilain. Au contraire, c’est peut être ce qu’il aurait voulu avec son Collin, son maître à penser. C’est moi qui ai dit à mes hommes que personne, qu’aucun soldat n’a le droit, dans le cadre du maintien de l’ordre de tirer sur les civils. Ce sont des gosses. Ils vous lancent juste des cailloux. Vous avez vos casques lourds, tendez-les. Abdou Diouf connait-t-il un casque lourd d’ailleurs ? Je vous pose la question. Abdou Diouf ne connait pas les casques lourds. Il n’a jamais fait l’armée. Il ignore tout des armées. Mais, il est plus dangereux que je ne le pensais, ce type là. (Rires)
Vous ressentez quoi en ce moment ?
(Il marque une pause) Du dégoût d’avoir été commandé par un homme comme ça. Vraiment je suis (une pause), je suis malheureux quand je vois qu’un type comme ça puisse me commander tout ce temps.
Que pensez-vous des ordres…. ?
Je ne souhaite à personne de tomber sur des ordres d’un homme comme ça.
Quid du mouvement de soutien pour réélire Abdou Diouf que vous avez demandé à votre femme de porter ?  
Je laisse ma femme répondre.
Son épouse intervient à nouveau : J’ai remercié le Président Abdou Diouf de ce qu’il a dit sur moi dans son livre. Mais, si j’ai créé un comité de soutien pour le coup d’Etat que Dieu me juge. Au contraire c’était pour la réélection du Président Diouf. Mais, ce que nous avons lu, c’était que le Général qui était en préparatifs d’un coup d’Etat, c’est pourquoi j’ai formé le comité.
Je ne vais pas donner de noms, mais ce sont des politiciens qui sont venus me trouver au Palais pour me demander de créer ce mouvement de soutien.                Le Général n’y a été pour rien.  On était même à Ziguinchor pour une kermesse quand l’affaire a commencé. On m’a demandé de créer ce comité de soutien. Je ne cite personne, mais les concernés se reconnaitront.
Abdou Diouf raconte dans ses Mémoires que vous avez donné un véhicule au Français pour aller rencontrer Abdoulaye Wade ? Il soutient même que vous lui avez été d’un grand apport.
Je l’ai servi. C’est exact ! Ce Français est venu à la maison. Il était envoyé. Je l’ai détecté. J’ai senti tout de suite que ce monsieur était encore un élément de Jean Collin. Dans mon esprit, c’était ça. Abdou Diouf ne commandait pas le Sénégal. Les Sénégalais honnêtes doivent le reconnaitre. Tous les fonctionnaires de l’époque doivent  savoir qu’Abdou Diouf ne commandait pas le Sénégal.
Vous dites que vous n’entretenez pas de bons rapports avec Abdou Diouf et pourtant, dans un passage de ses Mémoires, il soutient qu’il vous a tiré d’affaire  avant de vous nommer Cemga?
De quelle affaire m’a-t-il tiré ? Je me demande de quelle affaire cela peut être.
Sa femme intervient à nouveau : «Ils ont dit que le Général avait perçu un double salaire» Celui qui mérite vraiment qu’on lui parle de problème d’argent, c’est lui Abdou Diouf.
Pourquoi ?
Quand on envoie des gens à l’extérieur, ils son payés par les Nations Unies et c’est l’Etat du Sénégal qui reçoit les fonds présentés au chef d’Etat major des forces armées et un papier disant que vos soldats qui sont arrivés dans la cadre du maintien de l’ordre aux Nations Unies ont reçu une somme quelconque que nous envoyons au secrétaire général du gouvernement. Donc, Abdou Diouf recevait tous les fonds concernant les soldats. Ceux-ci savaient qu’ils avaient été payés mais ne recevaient rien.
Qu’est-ce que vous reprochez à Abdou Diouf ?
Quelque chose m’a beaucoup choqué chez Abdou Diouf. Quand, j’ai été nommé Chef d’Etat major général des armées, j’ai pris le commandement. Mais, j’ai constaté que je n’avais pas le service de renseignement. J’ai demandé à rencontrer ceux qui étaient là avant. Il y avait un (paix à son âme) qui était chef de renseignement, qui m’a dit : «je ne dépends plus de vous. Je rends compte désormais au secrétaire général du gouvernement (Jean Colin, Ndlr)». Je lui dis : «Ah bon et les armées ?». Il me répond : «j’ai reçu l’ordre de ne répondre qu’au secrétaire général du gouvernement qui rend compte au président de la République».  Quid du Chef d’état major ? Il me dit : «ça, je ne sais pas».
C’est là que j’ai demandé une audience à Diouf en lui posant la question suivante : «comment se fait-il que l’armée n’ait plus de service de renseignements ?» Il me répond : «bof, je l’ai laissé au secrétaire général du gouvernement».
Je lui dis : «mais M. le Président, vous avez confié les services de renseignement à votre secrétaire général du gouvernement. Autrement dit, tous les renseignements militaires ce sera avec lui ?» Diouf me dit «oui».
Je lui dis, mais vous savez que ce n’est pas normal. Il me répond à nouveau : «c’est ce que je veux. C’est comme ça que je vois les choses».
C’est là que je lui dis : «si je comprends bien, vous n’avez pas confiance en moi ? Mais pourquoi m’a-t-on fait venir du lieu où je travaillais en toute confiance pour me confier l’armée nationale, alors que le chef de l’Etat, chef suprême des armées, n’a pas confiance en moi. Je lui pose la question». Il me dit : «écoutez hein, c’est ma décision. C’est ma décision». C’est là que j’ai compris à qui j’avais affaire. J’ai aussi compris que ce n’était pas lui. Que derrière lui, il y avait Colin.
C’est là que j’ai décidé de créer mon service de renseignements. Parce qu’une armée ne fonctionne pas sans services de renseignement. Diouf me dit : «faites, ce que vous voulez, ce n’est pas mon problème».
J’ai alors créé mon service de renseignements qui m’a permis de savoir ce que ce français était venu faire au Sénégal. Ce blanc n’était personne d’autre. C’était Colin. C’était son agent.
Les rapports entre le pouvoir et l’armée sont souvent des rapports heurtés,            alors que le civil commande le militaire, qu’elle lecture faites-vous de cette situation ?
Le civil commande le militaire et les militaires l’acceptent et obéissent au civil.
Jusqu’où peut aller cette subordination ?
Tant qu’il y a de l’ordre, la vérité dans les rapports entre civil et militaire, il n’y a pas de danger. N’oubliez pas que l’armée est également le garant de la Nation. Sur tout cela, quel est le plus important. Est-ce que l’obéissance au civil est plus importante que la garantie du militaire à l’égard de la Nation. Tout est là.
On a constaté que de plus en plus, l’Etat en tout cas,  sous Diouf ou sous Wade utilisait  des Généraux à des postes de responsabilité. Il y a eu les Généraux Lamine Cissé (Intérieur) et Mamadou Niang (Onel sous Diouf et Intérieur sous Wade). Dans les sociétés nationales, on a eu Badara Niang au Port, Oumar Ndiaye à la Lonase. Mais jusque-là, seul Alexandre Diam a brigué en mai 2002, la mairie de Joal, sans succès. Qu’est-ce qui explique l’absence des militaires dans l’arène politique, d’autant plus que vous votez désormais ?
 On nous permet de voter. Certes ! Toutefois, celui qui veut se présenter à un poste politique ne doit plus être en activité. Personnellement, je me suis présenté à un poste politique et j’ai été nommé député.
Vous avez été député mais avec un parti modéré. Il s’agissait du Pds Rénovation.
Non ! Je l’ai fait exprès.
Pourquoi ?
Parce que je ne voulais pas être avec Diouf. Je ne voulais pas non plus être avec Wade que j’avais rencontré plusieurs fois. Il m’a reçu plusieurs fois chez lui. C’est lui qui me convoquait et il menaçait lui-même de venir à la maison. C’est pour ne pas voir quand même un ancien chef d’Etat qui vient me voir que j’ai accepté de le rejoindre chez lui au Point E. Je l’ai rencontré plusieurs fois. Je ne me cachais pas quand j’allais voir Wade.
Mais quels étaient vos rapports avec Wade ? Dans ses Mémoires, Abdou Diouf parle également des rapports un peu troublants entre Abdoulaye Wade et vous-même ?
Mais ça, c’est Wade. Il est fort. Il savait ce qu’il faisait. Je vous confie quelque chose : une fois, Wade m’a convoqué chez lui. Il m’a invité à aller assister à un meeting qu’il devait faire aux Allées du centenaire. J’ai refusé. Je lui ai dit que je ne suis pas politique et je ne vais adhérer à aucun parti.
Je n’assiste à la réunion d’aucun parti. Il y a un qui était présent, c’est Jean Paul Diaz. Il parle à Jean Paul Diaz qui lui dit : «mais, monsieur le Président, il vous dit la vérité. Avec tout le travail qu’il a fait, laissez-le se reposer. Il faut qu’il prenne le temps de voir la situation avant de prendre sa décision. Pourquoi vous voulez coûte que coûte qu’il vous accompagne à un meeting ?»
Wade ne s’est pas arrêté là. Il est teigneux. Il a insisté. Il m’a encore donné des rendez-vous au bureau cette fois. Je suis allé au bureau où il avait tout préparé. Quand je suis arrivé, il y avait une dame qui était la femme d’un ministre aussi  qui lui servait de secrétaire. Celle-là m’a retenu. Pourtant, elle n’avait rien à me dire et lui (Wade, Ndlr) devrait être occupé dans son bureau.
Elle me dit : c’est le Président mais vous ne bougez pas, il tient absolument à vous rencontrer. Elle s’est mise à me montrer des tas de gentillesse. Je savais qu’elle avait du travail. Je lui ai dit que je  préfère me mettre à côté pour vous permettre de faire votre travail. Elle me dit  non, vous restez là où vous êtes face à moi et nous discutons. Je lui ai dit : c’est vous qui me convoquiez  ou bien c’est le Président. Elle dit non, c’est le Président. Je réponds : «Si c’est lui, pourquoi voulez vous que je sois devant vous pour qu’on discute ?». Ah oui, les secrétaires là, il faut faire très attention avec elles.
Que pensez-vous des hommes politiques que vous avez côtoyés?
Ça dépend de la position qu’ils ont. Pour moi, un homme politique a une certaine catégorie pour être un grand homme. Je respecte un homme politique, selon son comportement. Ce que je déteste chez un homme politique, c’est le mensonge. Vous savez, quand j’ai voulu faire la politique, à Ziguinchor, quand je me mettais à dire la vérité devant la foule qui m’écoutait, des camarades me disaient que je ne serais jamais un politicien. Selon eux, on ne dit jamais au peuple la vérité. Je leur ai dit que parce qu’on n’a jamais dit la vérité au peuple, commençons à dire la vérité, on verra bien leur comportement. Si vous dites la vérité et qu’ils n’obéissent pas et qu’ils constatent un jour en vous obéissant que c’est vous qui aviez raison, ils prendront l’habitude. Pourquoi veut-on coûte que coûte faire croire aux militants que c’est le mensonge qui prévaut.
Général, au sujet des scandales à répétions dans la gendarmerie, la police. Comment vous les expliquez ?
Les dérives, les scandales dans l’armée, on en parle. Mais dans la police, quels scandales avez-vous vu ?
Les scandales de la drogue, ces derniers temps. Sans occulter le brûlot du lieutenant d’Abdoulaye Aziz Ndaw ? 
Ça, j’avoue que depuis que j’ai quitté l’armée, je ne le suis plus. Mais, quand j’ai appris, ça ne m’a pas étonné. Vous savez, il est arrivé un moment, la gendarmerie dépendait du civil, également une bonne partie des gens de l’armée, de la police. Ce n’était plus vraiment l’armée nationale qui tenait les choses en main. C’était les civils. Le chef d’Etat major de la gendarmerie, que je connais bien, il faut savoir d’où il sort. Comment s’était-t-il retrouvé à la tête de la gendarmerie ? Qui l’y a amené ? Vous voyez toujours quel est celui qui nomme ces gens-là. Collin n’était plus là. Qui avait remplacé Collin ? Il y avait quelqu’un.
En Casamance, voilà plus de 30 ans  que dure la rébellion. Pourquoi il n’y a pas  encore de solution ?
C’est le politique qui sait. A commencer par les premiers chefs d’Etat, j’ai toujours été contre le fait que l’on donne de l’argent et des armes, de quoi acheter des armes à la rébellion ; que l’on donne à la rébellion de quoi se nourrir ; des chars partaient de Dakar bourrés de produits, de ration militaire.
Qui donnait de l’argent aux rebelles ?
C’est une question que vous voudrez poser aux chefs. C’est les chefs  d’Etat qui décidaient. Abdou Diouf évidement le faisait mais avec son ami Jean Collin. Abdou Diouf ne décidait rien.
Mais, Général, comment en est-on arrivé là ? On élit un président de la République au suffrage universel, alors que c’est quelqu’un d’autre qui va commander ? 
S’il (Abdou Diouf, Ndlr) ne sait rien, il est un pauvre malheureux, s’il a peur même du moindre coup de vent à coté de lui.
Abdou Diouf ne vous a jamais donné de l’argent ?
Qui ?  Jamais ! Abdou Diouf sur ce plan-là, il a pris quelque chose de bien avec  Senghor. Il ne donne jamais de l’argent, même quand  il t’envoie en mission. Si tu n’insistes pas, il ne te donne rien parce qu’il pense que tu dois prendre ton argent pour faire la mission au lieu de se contenter de parler. Si tu ne protestes pas, tu ne peux pas remplir la mission. Ça m’est arrivé quand il m’a envoyé en mission, j’étais dans l’armée.  Abdou Diouf aime l’argent. Non, il en est même malade quant il s’agit de sous.
En parlant d’argent, Abdou Diouf soutient que vous percevez un double salaire. Un salaire de l’ANAD et un autre de l’armée. Qu’en est-il ?
Mais il ne dit pas la vérité.  Excusez-moi,  c’est le terme qu’il faut dire. Il est arrivé que l’on me convoque, précisément chez Jean Collin, non excusez-moi mais plutôt chez  Kountché (Seyni Kountché, militaire nigérien, chef de l’État (président du Conseil militaire suprême) de 1974 à sa mort en 1987).
Kountché m’a téléphoné un jour, j’étais en Côte d’Ivoire, en me demandant qu’est-ce que je foutais encore en Côte d’Ivoire. Est-ce que je suis au courant de ce qui se passe ? Il y avait en ce moment cette rébellion-là entre les autorités ivoiriennes et la bande Sankara et Blaise Compaoré. Il me dit : «je demande comment tu n’es pas au courant ?» J’ai répondu «si, mais quand même, qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? Vous voulez que j’aille là-bas ? Pourquoi faire ?» «Mais tu devrais y être pour savoir ce qui se passe et que tu suives l’événement», indique-t-il.  (Rires) Je dis que ce n’était pas dans mes prérogatives. Mais, si tu m’ordonnes en tant que chef d’Etat, je peux y aller. Je lui fais part qu’il ordonne et  je m’en vais pour rencontrer les autorités ivoiriennes et savoir ce qui se passe pour suivre la situation sur place. Comme ça, je pourrais décider s’il faut intervenir, à quel moment intervenir et sous les ordres de qui ?

Abdoulaye THIAM et Baye Oumar GUEYE

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