Retour sur la Chine de la Révolution culturelle

Retour sur la Chine de la Révolution culturelle

Quand, le 1er octobre 1949, Mao Zedong proclame la République populaire de Chine, le pays est exsangue. Soixante ans plus tard, après bien des soubresauts et malgré les crimes d’Etat, la Chine occupe le devant de la scène économique mondiale. La pauvreté demeure mais la famine a disparu, les inégalités sont béantes mais 90 % des Chinois savent lire et écrire… En 1966 démarrait la Révolution culturelle, désormais qualifiée de « catastrophe nationale » par les autorités. Des photos prises alors dans les rues de Pékin offrent un des rares témoignages en couleurs de l’époque.

Retour sur la Chine de la Révolution culturelle

 

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Pékin, 1er octobre 1966. Dix-septième anniversaire de la proclamation de la République populaire de Chine. Un million et demi, deux millions (?) de gardes rouges défilent devant la tribune dressée sur la place Tiananmen, devant l’entrée de la Cité interdite, pour scander leur soutien à la Révolution culturelle et à son « guide ». Entouré de ceux que l’on nommera plus tard la « bande des quatre » (1), un Mao Zedong vieillissant, contesté en raison de l’échec du Grand Bond en avant (2), se lance à la reconquête du pouvoir — avec l’appui de l’appareil de propagande et de l’armée, commandée par Lin Biao. Et, afin de contourner parti et institutions, fait appel à la jeune génération, au nom de la révolution, de la lutte contre la bureaucratie, le mandarinat et l’embourgeoisement, pour détruire les « vestiges » du passé. Il s’agit également, pour le Grand Timonier, d’écarter tout risque d’évolution « à la soviétique », de faire prévaloir la « voie chinoise » de la révolution.

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« Feu sur le quartier général ! » Quelle jeunesse résisterait à une telle invitation ? Un pari à l’échelle du pays, mais aussi une manipulation soigneusement préparée par une montée en puissance des critiques contre certains dirigeants (3). Dès le printemps 1966, écoliers et étudiants s’étaient mobilisés dans l’enthousiasme, marquant les débuts de la grande mise en scène des défilés, des slogans, des gongs et des cymbales. Le rouge avait envahi la ville grise et horizontale qu’était Pékin. En août, d’immenses défilés s’étaient succédé sur l’avenue Cheng An et la place Tiananmen où Mao, à huit reprises, avait « reçu » les millions de jeunes venus de tout le pays lui exprimer leur vénération. Omniprésent, appris par cœur, lu en chœur, le Petit Livre rouge contenant les « pensées du président Mao » régit alors les comportements et les aspirations.

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Mais ce 1er octobre est unique en son genre. Pas de parade militaire, pas de chars fleuris ni de mise en scène colorée : durant des heures, seulement un défilé ininterrompu de jeunes gardes rouges, brassard, vareuse bleue ou kaki, chemise blanche ; les femmes en pantalon ont déjà coupé leurs nattes. Tous brandissent leur Petit Livre rouge au rythme des slogans, marée rouge sur laquelle flottent drapeaux et banderoles de même couleur. Pour ceux qui y assistent, le sentiment d’un immense tourniquet…

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Et puis très vite, au nom du primat de l’origine sociale, surviennent les débordements, la délation, les critiques, les violences et le chaos. Après la meurtrière année 1967, l’armée est appelée à la rescousse pour mettre fin au mouvement. Des millions d’étudiants de la ville seront envoyés vers les campagnes pour porter la « bonne parole » et être « rééduqués », manière de mettre fin aux turbulences de cette jeunesse que l’on appellera la « génération des jeunes instruits » (4). L’exil, les familles éclatées, les vies brisées… « Dix ans de désastres », ainsi seront nommées les années qui suivirent.

En 1949, il fallait éveiller un pays arriéré, répondre au défi des besoins élémentaires, sortir de l’état de famine endémique qui accablait une population en croissance exponentielle (5). Les « médecins aux pieds nus », par exemple, ont aidé à introduire des mesures simples d’hygiène et de soins au plus profond des campagnes.

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Beaucoup a été accompli en matière de santé, d’alphabétisation, d’éducation, d’égalité des droits de la femme. Au prix d’une pression politique et sociale brutale, des pratiques aussi ancrées que le vol, le jeu, la prostitution, la corruption avaient pratiquement disparu. Ces quelques dizaines d’années de la Chine « révolutionnaire » — enserrées entre des millénaires d’empire et la conquête effrénée, depuis la fin du XXe siècle, du statut de superpuissance — marquent une des plus radicales ruptures qu’ait connues l’humanité, surtout à une telle échelle.

Il y a seulement une quarantaine d’années, six cent millions d’êtres humains étaient au ban des nations (6). Emergeant dépecée, humiliée, exsangue d’une première moitié du XXe siècle qui l’a vue ravagée par la guerre civile, par les puissances occidentales et le Japon, la Chine — dix-sept ans après son indépendance — se trouvait toujours isolée dans un monde bipolaire en lutte. Ainsi s’expliquent pour beaucoup le nationalisme d’aujourd’hui et la fierté retrouvée. Jusqu’à l’excès. Et l’aura dont bénéficie encore Mao. A sa mort, le parti communiste lui a attribué « 70 % de bon, 30 % d’erreurs » : formule lapidaire qui permet à ses successeurs de préserver leur pouvoir et de clore tout débat sur leur propre légitimité.

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Pékin, 2006. Festival international d’art de Dashanzi. Des anciens essaient de transmettre une part de leur histoire, des jeunes posent en brandissant leurs papiers officiels de couleur « rouge »…

La Révolution culturelle a été déclarée grande catastrophe nationale. Officiellement, la responsabilité en a été imputée à la « bande des quatre », ce qui laisse dans le flou la responsabilité du Grand Timonier. Deng Xiaoping a fait de cette période l’exemple négatif sur lequel il s’est appuyé pour conduire sa politique d’ouverture à l’économie de marché, jusqu’à lui-même s’opposer par la répression aux aspirations de la génération suivante, lorsque celle-ci ne se contenta plus de répondre au seul mot d’ordre « enrichissez-vous » (7).

Solange Brand

Auteure de Pékin 1966. Petites histoires de la Révolution culturelle (Editions de l’œil électrique, Rennes, 2005). Solange Brand a été directrice artistique du Monde diplomatique de 1980 à 2004.
Une exposition reprenant des photographies du livre circule en France et à l’étranger (courriel :fujitan@free.fr).
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