ENTRETIEN AVEC …CHEIKH HAMIDOU KANE, AUTEUR DE L’AVENTURE AMBIGUË «MACKY SALL, ALPHA CONDE (…) N’ONT PAS DE VRAIS POUVOIRS. C’EST DES JOUJOUX ET DES SUCETTES QU’ILS ONT»

CHEIKH HAMIDOU KANE, AUTEUR DE L’AVENTURE AMBIGUË
CHEIKH HAMIDOU KANE, AUTEUR DE L’AVENTURE AMBIGUË
CHEIKH HAMIDOU KANE, AUTEUR DE L’AVENTURE AMBIGUË
L’ECRIVAIN CHEIKH HAMIDOU KANE, AUTEUR DE « L’AVENTURE AMBIGUË
L’ECRIVAIN CHEIKH HAMIDOU KANE, AUTEUR DE « L’AVENTURE AMBIGUË

Il y a un demi-siècle, Cheikh Hamidou Kane, alors jeune écrivain d’une trentaine d’années, publiait une œuvre intemporelle pour ne pas dire éternelle. «L’aventure ambiguë», qui aurait pu s’appeler autrement, paraît en 1961, et c’est un succès. A l’origine, dit pourtant l’écrivain dans cet entretien qu’il nous accordait à la mi-mars, c’était plutôt un « journal intime ». Cheikh Hamidou Kane, dans les colonnes qui suivent, revient sur son parcours et sur ses mille et une vies : l’administrateur, le diplomate, le ministre, l’écrivain « accessoire » etc. A 87 ans, Cheikh Hamidou Kane se souvient encore de cette relation qu’il entretenait alors avec le président Senghor et avec son président du Conseil Mamadou Dia, et surtout de la brouille de 1962 : «un gâchis» selon lui. Cheikh Hamidou Kane, c’est aussi ce panafricaniste convaincu que sa foi aide à tenir, et qui rêve de pouvoir créer un spectacle «historique» qui raconterait l’Empire du Mali. Cet entretien est surtout une immersion dans ses souvenirs. Cheikh Hamidou Kane n’a pas entrepris d’écrire ses mémoires, mais il dit que l’essentiel de sa biographie pourrait se résumer aux lignes qui suivent. Retrouvez la suite de ce long entretien, dans les éditions de Sud Quotidien du Jeudi, Vendredi et week-end.

Qu’est-ce qui explique la longévité d’un ouvrage comme «L’aventure ambiguë» dont vous êtes vous-même l’auteur ?
 
C’est peut-être que «L’aventure ambiguë» a suivi l’itinéraire de quelqu’un qui, tout en étant fidèle à ses racines, à son identité d’origine, s’est trouvé disponible aussi pour aller à la rencontre des autres et notamment de l’Autre qui est l’Occidental puisque, en fin de compte, c’est l’Occidental qui est sorti de son territoire européen pour aller à la découverte puis à la conquête du reste du monde. Et donc, si ce sont les Arabes qui ont découvert la boussole, si ce sont les Chinois qui ont découvert la poudre, ce ne sont ni les Arabes ni les Chinois qui sont sortis de leur territoire et qui se sont laissé guider par la boussole, ou qui ont utilisé la poudre à canon, ce sont bien les Européens qui sont sortis de leur territoire et sont allés à la découverte des autres et les ont souvent conquis et assujettis.Dans une certaine mesure, l’aventure que raconte ce livre, est celle des représentants de l’Humanité non occidentale qui a été découverte et assujettie par l’Occident. Il s’agit en l’occurrence d’un Peul dans la région occidentale du continent africain, un Peul enraciné dans son identité culturelle et musulmane. Cette histoire est celle de la rencontre entre ce Peul et l’Occident, et je pense que c’est dans la mesure où le livre suit pas à pas les étapes de cette rencontre que beaucoup de lecteurs se sont reconnus dans l’histoire ainsi racontée. C’est ce qui explique la longévité de « L’aventure ambiguë » et aussi le caractère universel de l’intérêt qu’il a suscité. Quand j’ai eu conscience que l’aventure de Samba Diallo ne concernait pas seulement le Peul que je suis, c’est lorsque, ayant quitté le Sénégal vers les années 1963 pour aller travailler au Nigéria, et ensuite dans d’autres pays d’Afrique de l’Ouest, j’ai eu l’occasion de rencontrer à Brazzaville des Africains bantu, et donc pas peuls, et que ceux-ci m’ont dit que l’histoire de Samba Diallo que je racontais les concernait eux aussi, bien qu’ils ne soient ni peuls ni musulmans. Ce que je dis des circonstances de la rencontre entre Samba Diallo et le pays des Blancs, c’est exactement ce qui leur est arrivé lors de leur rencontre avec le pays des Blancs. C’est le premier signe que j’ai eu que « L’aventure ambiguë » ne concernait pas seulement le Peul que je suis, mais que dans une certaine mesure, beaucoup d’Africains, et pas seulement, se retrouvaient dans ce récit. C’était  notamment le cas lorsque je suis allé pour la première fois à Istanbul en Turquie, à une époque où j’étais ministre du Gouvernement du Sénégal.Lorsque la presse a fait état de ma présence à Istanbul, en qualité de représentant du Sénégal à une réunion de la Banque islamique de développement (Bid), j’ai eu la surprise de me faire interpeller par des journalistes, par des étudiants et par des enseignants qui m’ont demandé si j’étais bien l’auteur de « L’Aventure ambiguë ». Je leur ai répondu que oui, et ils m’ont dit que vraiment ce que je racontais de Samba Diallo les concernait aussi. Je leur ai demandé comment ils connaissaient ce livre et c’est là qu’ils m’ont appris que la première langue dans laquelle on avait traduit « L’aventure ambiguë », c’était l’allemand. Or, il y a des milliers d’ouvriers turcs en Allemagne, et donc ils ont lu « L’aventure ambiguë » en allemand, et ils en ont parlé chez eux. C’est ainsi que la Turquie a eu connaissance de « L’aventure ambiguë ».

Et quelques années après d’ailleurs, ça a été traduit en turc. Donc, « L’aventure ambiguë » ce n’est pas seulement le Peul, c’est tous les Africains, ce n’est pas seulement les Africains, c’est un peu tous les non-Européens qui ont rencontré l’Occident, et peut-être que l’illustration la plus étonnante que j’ai eue de cette universalité de « L’aventure ambiguë », c’est vers les années 2006-2007, quand j’ai été invité à l’université américaine de Princeton, qui a tenu un colloque sur le thème de l’ambiguïté de la modernité. Et donc j’ai été invité là-bas, avec notamment des étudiants et des professeurs d’autres universités américaines, et aussi avec des étudiants et des professeurs africains. Nous sommes restés quatre à cinq jours sur ce colloque d’où il est ressorti que, dans la mesure où le monde moderne est un monde globalisé, et où au fond toutes les identités non occidentales se rencontrent dans une identité occidentale, dans cette mesure-là, la modernité est par essence ambiguë. 

 
La question dont vous parliez  déjà il y a cinquante ans est encore actuelle ?
 
Oui, elle est encore actuelle. C’est d’ailleurs au cours de cette rencontre qu’un des professeurs, juif américain, a fait une communication dont le titre était « Samba Diallo, notre ancêtre commun », ancêtre commun de tous ceux qui sont venus dans la modernité du monde globalisé.
 
Dans quel état d’esprit étiez-vous quand vous avez écrit ce livre, et combien de temps cela vous aura-t-il pris ?
 
Ce livre, je peux dire que je l’ai écrit en deux étapes. La première étape, c’est vers les années 1953, 54, 55, c’est-à-dire les années où j’arrivais en Europe pour la première fois. Je suis arrivé à Paris en septembre 1952, pour y poursuivre des études de droit et de philosophie, et j’ai donc subi un premier choc et je crois que d’autre part, venant du Sénégal et d’une colonie, où j’avais fait mes études primaires et secondaires, j’avais entamé mes études supérieures dans un contexte colonial, parce qu’à l’époque, nous étions encore une colonie. C’est quand je suis arrivé en France, à la Sorbonne, à la faculté de Droit, au quartier latin, que j’ai rencontré un autre visage de la France, quand j’ai eu accès, sans restriction, à la culture, alors que quand j’étais au Sénégal, il y avait des restrictions à l’accès aux connaissances et aux valeurs de l’Occident. J’ai commencé à changer de point de vue par rapport à l’identité de l’homme blanc.Et donc, le choc créé par cette rencontre m’a conduit à tenir un cahier pour dire mes impressions, mes problèmes, mes rencontres, et c’est ce cahier qui était surtout un journal intime, qui a été la première forme de « L’aventure ambiguë ». Je n’étais donc pas parti pour écrire un roman ou bien un livre. C’était quelque chose de personnel. Lorsque j’ai fini mes études et que je suis rentré au Sénégal, toujours pendant la période coloniale puisque je suis rentré ici en 1958-1959, je suis arrivé, et le Sénégal n’était plus vraiment une colonie, même s’il n’était pas devenu tout à fait indépendant. C’était la période de l’autonomie interne où un certain nombre de responsabilités avait été donné aux Sénégalais pour se gérer, mais ils n’étaient pas pleinement indépendants. Je suis arrivé à ce moment-là, où j’ai eu à prendre part à cette dernière étape de la colonisation et à la préparation à l’indépendance. Quand je suis arrivé, Mamadou Dia était président du Conseil, il avait un gouvernement, qui s’occupait de certaines questions comme la santé, l’éducation, la culture etc. Mais les questions comme la Défense ou la diplomatie nous échappaient encore. Et donc, j’ai été impliqué dans la dernière ligne droite de la période coloniale, pour préparer l’avènement de l’indépendance.C’est à ce moment-là qu’un de mes amis français, enseignant-chercheur, qui travaillait avec moi  autour de la réflexion sur l’indépendance, comment le Sénégal se gouvernerait s’il devenait indépendant, a appris l’existence de ce journal que je lui ai fait lire et c’est là qu’il m’a dit : « Vous savez, ce que vous écrivez dans ce journal-là, est très intéressant et pourrait même intéresser d’autres personnes. Il faut publier ça. » C’est à ce moment-là qu’est intervenue la deuxième étape, c’est-à-dire que pendant trois à quatre mois, j’ai modifié ce journal intime pour le transformer et en faire ce livre que j’ai intitulé « L’aventure ambiguë ». Voilà donc un peu l’histoire de ce livre.

 
Avez-vous facilement trouvé le titre ?
 
Non. Quand je l’ai transformé de cette façon, je l’ai soumis à mon ami qui l’a lu, cet ami c’est Vincent Monteil, auteur de la première préface, et le titre que j’avais donné à ce texte, c’était « Les orgues mortes ». J’avais retenu ce titre, parce que le substantif « orgues » a cette particularité que lorsqu’il est singulier, il est masculin, et féminin lorsqu’il est au pluriel. Dans le texte de « L’aventure ambiguë », je compare Samba Diallo à un balafon crevé, à des orgues mortes, c’est-à-dire à un instrument de musique cassé qui ne résonne plus. Et Vincent Monteil m’a dit que le titre était tout à fait parlant, mais qu’il était difficile à prononcer. Il m’a dit : « On comprend bien ce que vous voulez dire, c’est une symphonie inachevée ». Et il a tiré du texte même une dizaine d’autres titres possibles qu’il m’a soumis, et j’ai retenu celui de « L’aventure ambiguë ».
 
Alors, j’ai lu quelque part que vous vous définissiez comme un «écrivain accessoire ». D’abord, est-ce que vous confirmez, et pourquoi « accessoire » ?
 
C’est vrai que j’ai dit, quelque part, à quelqu’un qui m’interviewait, que l’activité d’écriture n’a été qu’une activité accessoire. Quand le livre est sorti, et qu’il a eu le succès qu’il a eu, les gens ont surtout vu en moi l’écrivain, et pas suffisamment le témoin. Peut-être que la qualité de l’écriture et la profondeur des thèmes abordés, ont retenu l’attention des lecteurs, tandis que moi, ce qui m’avait inspiré, c’était le témoignage, c’était le contenu du livre. Et comme je vous ai dit, dans la première étape, ce qui était important pour moi, c’était la découverte de l’Europe, de la France, les études, c’était de me plonger avec intérêt et passion dans une meilleure et plus grande connaissance de la culture française, occidentale, faire des études de philosophie, de droit et d’administration, et mon journal n’était qu’un témoignage sur cette découverte et sur moi. Et lors de la deuxième étape du livre, c’est-à-dire au moment où je l’ai transformé, mon activité principale n’était pas celle d’un écrivain ; j’étais alors un technicien, patriote sénégalais revenu chez lui au moment où le pays franchissait une étape importante de sa vie. C’était ça ma tâche essentielle. C’est cela qui retenait mon attention et mon intérêt. Ce qui était à la fois permanent et constant, c’était dans un premier temps mes études, et  ensuite ma participation à la construction nationale qui en fin 1962 a connu une interruption, du fait de circonstances politiques : le conflit entre Senghor et Mamadou Dia, et la rupture entre ces deux hommes. A cette échéance-là, j’ai quitté le Sénégal, j’ai cessé de prendre part à la construction nationale pour devenir un fonctionnaire international. J’ai à ce moment-là été recruté par l’Unicef, le Fonds des Nations-Unies pour l’Enfance.
 
Pourquoi avez-vous quitté le pays à ce moment-là ? Etiez-vous déçu, en colère ?
 
J’ai quitté le pays parce que le tandem Senghor-Mamadou Dia et le travail qu’on avait commencé à faire à ce moment-là me paraissait essentiel, et si on avait réussi à le poursuivre, aujourd’hui le Sénégal serait devenu indépendant, prospère et développé puisque je me souviens qu’à l’époque, quand nous préparions le premier plan quadriennal de développement, qui devait couvrir la période allant de 1960 à 1964, nous étions au même niveau de développement que la Corée du Sud, que la Tunisie, et si nous avions poursuivi les choses dans ce sens, je ne peux pas dire que nous aurions le même niveau de développement que l’actuelle Corée du Sud, mais il y a longtemps que nous aurions cessé de parler de l’Emergence comme d’un objectif lointain.
 
  Ça a donc été un gâchis ?
 
Oui, ça été un gâchis, à cause de querelles politiciennes, à cause des clans qui s’étaient formés autour de chacun des deux hommes, et ils ont eu la faiblesse, l’un comme l’autre, de céder à ces clans et de se diviser, de se séparer. Mamadou Dia, en usant exagérément de son pouvoir exécutif de président du Conseil, au point d’envoyer la Gendarmerie empêcher les délibérations de l’Assemblée et empêcher les députés de voter une motion de censure contre lui. Il n’avait pas le droit de faire ça. Même si la politique qu’il disait défendre était bonne, à partir du moment où il s’est rendu compte que les députés voulaient déposer une motion de censure contre lui, il n’avait pas le droit d’utiliser la force armée pour empêcher cela : objectivement, il avait commis une faute. De son côté, Senghor disait qu’il n’était pas favorable à la motion de censure. Il assurait qu’il était tout entier favorable à la politique de construction nationale que défendait Mamadou Dia, et à laquelle j’avais personnellement pris ma modeste part depuis 1959, au point que j’étais ministre du Plan et du Développement au moment de la crise. Quatre jours encore avant le 17 décembre, soit le vendredi 13 décembre, Senghor m’assurait qu’il n’était pas favorable à la motion de censure. Ce que je crois, c’est qu’en fin de compte, il a pris peur et que le clan qu’il y avait autour de lui, et qui était opposé au président du Conseil, avait réussi  à le persuader que Dia voulait sa place, ce qui n’était pas vrai. 
 
Donc, lorsque le 17 décembre Mamadou Dia, convaincu en sa double qualité de premier Ministre et de numéro 2 du parti, et fidèle à son tempérament impulsif, use de la force pour empêcher l’Assemblée de se réunir, il est arrêté, avec 4 de ses ministres qui avaient été de son bord durant toute la crise.
 
Au mois de février 1963, Senghor me convoque dans son bureau. C’était la première fois que nous nous voyions depuis notre précédente rencontre du vendredi 13 décembre 1962. Quand je rentre dans le bureau, il se lève et vient à moi, il enlève ses lunettes, il essuie ses yeux pleins de larmes, il était très ému et il me dit : « Tu as vu ? J’ai été obligé d’arrêter Mamadou Dia, un ami de 17 ans. Mais si je ne l’avais pas fait, c’est lui qui m’aurait arrêté.  C’est cela que je voulais te dire, je sais que ça t’a fait mal comme à moi, mais ceci prouve tout simplement que nous nous sommes trompés lorsque nous avons adopté le régime parlementaire. Parce que si c’est deux personnes qui s’aiment, comme Mamadou Dia et moi, qui n’avons pas su nous accommoder de ce régime parlementaire, ça veut donc dire que ce n’est pas un bon régime pour nous. Il faut modifier la Constitution et créer un régime présidentiel. Alors, je te propose, au choix, d’aller soit à New York et à Washington où tu seras mon Ambassadeur auprès des Nations-Unies et des Etats-Unis, ou bien tu vas à Paris, comme Ambassadeur pendant 6 mois, le temps pour moi de modifier la Constitution, de faire un référendum pour créer un régime présidentiel. Et à ce moment-là tu viendras, et nous allons nous présenter moi comme président de la République, et toi comme Vice-président. Voilà ce que je voulais te proposer.»Alors je l’ai remercié de sa confiance, mais je lui ai dit que je ne pensais pas que Mamadou Dia l’aurait arrêté. Mamadou Dia avait commis une faute en envoyant les gendarmes empêcher l’Assemblée nationale de se réunir, mais que cette faute, la seule sanction qu’elle pouvait mériter, c’était qu’il destitue Mamadou Dia comme président du Conseil et qu’il en nomme un autre. Mais il a eu tort de l’arrêter, de le juger, ce qui entraînerait notre pays dans une situation grave. Je lui ai dit que j’étais prêt à rester, comme Administrateur, puisque c’était ma fonction. Qu’il m’envoie comme Gouverneur, comme Préfet, qu’il libère Mamadou Dia, et qu’on prépare les choses pour l’avenir ; sinon, moi je ne pouvais pas rester à ses côtés. Ça été ça la première entrevue que j’ai eue avec Senghor après l’arrestation de Mamadou Dia.Et naturellement, les gens du clan de Senghor, qui avaient eu raison de Mamadou Dia, faisaient tout pour radicaliser Senghor, non seulement contre Mamadou Dia, mais contre les alliés de Mamadou Dia et aussi contre ceux que l’on appelait les «diaïstes» dont moi-même et beaucoup de membres de ma famille. Et ils ont renforcé la répression. Senghor m’a laissé aider la famille de Mamadou Dia, à trouver des avocats, au Sénégal et en France. Et puis, il y a eu une autre rencontre entre Senghor et moi, qui a dû se tenir au mois de mars 63. Après l’arrestation de Dia, Senghor m’a donc fait cette proposition, que j’ai refusée, il y a eu un remaniement ministériel, j’ai donc quitté le gouvernement et j’ai été remplacé au ministère du Plan par Habib Thiam qui a été nommé secrétaire d’Etat au Plan, et moi, ainsi que Babacar Bâ, Abdou Diouf, nous avons tous les trois été affectés au ministère des Affaires étrangères près de Doudou Thiam.

Et c’est pendant que j’étais là au ministère des Affaires étrangères, tout en aidant Mamadou Dia, ses amis et sa famille, à trouver des avocats pour préparer leur procès, qu’un matin, Daniel Kabou, alors ministre du Commerce, me fait téléphoner pour me dire qu’il avait appris que l’on avait demandé à ma femme de quitter la résidence qu’elle occupait. Il se trouve que, à l’époque, ma deuxième femme, était maîtresse sage-femme de la maternité de l’hôpital Le Dantec, et c’est en cette qualité qu’elle devait être logée par l’administration pas très loin de son lieu de travail. Et comme je venais de l’épouser depuis quelques mois, le directeur de la Sicap à l’époque avait bien arrangé un petit appartement sur l’avenue Pasteur, et c’est là qu’habitait mon épouse. Ma première femme, avec qui j’avais déjà 2 enfants, habitait la résidence du ministre du Plan sur l’avenue Cheikh Anta Diop, face à l’actuel hôpital de Fann.

Dès le 26 décembre, donc une semaine après l’arrestation de Mamadou Dia, je suis allé passer le service au ministère du Plan, à Habib Thiam, et je lui ai remis les clés de la villa que j’occupais en tant que ministre et où vivait ma première femme qui a ensuite rejoint le domicile de son père au quartier Bopp. J’ai ensuite remis à Habib Thiam les clés de la voiture et un procès-verbal signé de tout ce qu’il y avait dans la villa. Donc, lorsqu’au mois de mars, on est allé dire à ma deuxième femme de quitter la maison qu’elle occupait en tant que maîtresse sage-femme, on m’a téléphoné pour me le dire et j’y suis allé, je l’ai trouvée là, avec des agents des services du logement, et les bagages de l’appartement sens dessus sens dessous. Les gens des services du logement m’ont dit que comme je n’étais plus ministre, je n’avais plus droit au logement. Je leur ai dit que j’avais déjà rendu mon logement de ministre, et que cet appartement était celui de ma femme, maîtresse sage-femme et qui, à ce titre, devait être logée.

Et ils m’ont répondu qu’ils avaient reçu des instructions qu’il fallait exécuter. Alors Daniel Kabou me dit que le Président me demande d’aller le voir dans l’après-midi. Je vais dans son bureau, et je le trouve là, avec son directeur de Cabinet de l’époque qui s’appelait Mamadou Diarra. Je m’assois sur le divan, il tire sa chaise en face de moi, et s’assied à son tour. Senghor me dit : « Ecoute, il paraît que tu as rendu les clés de ta villa. Je ne suis pas d’accord, il faut les reprendre, reprends aussi ta voiture de ministre etc. » Je lui ai dit : « Monsieur le président, je crois qu’il y a une erreur. Il ne s’agit pas de cette villa. Je ne suis plus ministre, donc je n’ai plus droit ni à la villa, ni à la voiture. Je les ai donc rendues. Ce dont il est question, c’est de la villa occupée par ma femme.»

Et comme Senghor insistait pour que je reprenne la villa du ministre, je lui réponds qu’il n’en est pas question. Il me dit : « Mais moi je ne comprends pas. Tout le monde sait l’affection que j’ai pour toi, mais je ne comprends pas que toi et tous les membres de ta famille vous me combattiez : ton oncle Aboubacry Kane, ton cousin Issa Kane…Je pense que c’est parce que je suis catholique et Mamadou Dia musulman que vous êtes de son côté. » Je lui dis : « Monsieur le Président, arrêtez avec ces histoires que l’on vous raconte. Pour nous, l’Islam, la religion je veux dire, est beaucoup trop importante pour être mêlée à la politique.

Ma famille vous a soutenu dès que vous avez créé le Bloc démocratique sénégalais (Bds) et cependant votre adversaire, c’était Lamine Guèye, musulman comme ma famille. Nous sommes pourtant restés à vos côtés, contre Lamine Guèye, alors qu’on ne vienne pas vous raconter des bobards. » A ce moment-là Diarra, son directeur de Cabinet, se lève, va sur son bureau, prend une poignée de papier et revient. Et c’est en s’asseyant qu’il me la jette à la figure en me disant : « Mais tu n’as pas le droit de contester. Voilà les fiches de renseignements généraux. » Je lui ai donné une gifle et on s’est battu dans le bureau de Senghor qui a appelé les gardes. C’était au mois de mars 1963. Ils sont rentrés, ils ont pris Diarra-je crois qu’il était plus ou moins épileptique-on l’a sorti de là. Senghor était très ému, surtout que dans le courant de la bagarre, Diarra avait voulu me frapper avec un masque, qui s’est finalement retrouvé sur les lunettes de Senghor qui m’a demandé de m’asseoir en me disant : « Il est fou ce Diarra ».

Je lui ai dit : « Monsieur le Président, il n’est plus question que je rentre dans votre bureau ni que je vous parle, tant que vous aurez autour de vous des gens comme Diarra et les autres pour vous empêcher d’entendre la vérité. » Je suis sorti, et il m’a suivi jusque dans le couloir pour me retenir, mais je suis parti. C’était la dernière rencontre que j’ai eue avec lui. Ça c’était au mois de mars. Vers la fin du mois de mars, un matin je reçois un appel téléphonique de mon père qui me convoque à Thiès où il était et qui me dit : « Ecoute, Senghor m’a fait dire qu’il va t’affecter à Monrovia. Je t’ordonne d’obéir. »

Effectivement, quand je rentre à Dakar, je trouve sur mon bureau au ministère des Affaires étrangères, une affectation pour aller comme premier Conseiller de l’ambassade du Sénégal à Monrovia, immédiatement. Ma femme venait d’accoucher, et sans l’ordre de mon père je n’y serais pas allé. J’ai donc dû quitter le Sénégal à ce moment-là. Je suis parti d’ici fin avril-début mai, et le procès de Mamadou Dia a commencé je crois vers le 5 mai. Senghor m’a tout de même laissé aider les «diaïstes» à réunir des avocats, mais il n’a pas voulu que j’apparaisse au procès.

Dans la suite de cet entretien, Cheikh Hamidou Kane évoque son départ pour Monrovia, au Liberia. Une mission qui, dans le fond, a surtout servi, comme il dit lui-même, à l’éloigner du pays, et surtout du procès de Mamadou Dia qui sera finalement condamné, en son absence. C’est à cette période qu’il parcourt pratiquement tous les pays au sud du Sahara, et qu’il assiste à «l’un des épisodes les plus tristes » des troubles post-indépendance : la crise du Biafra au Nigéria. Cheikh Hamidou Kane, qui suit toujours de très près l’actualité du Continent, pense que nos chefs d’Etat n’ont qu’un pouvoir illusoire. Le célèbre auteur de « L’Aventure ambiguë » se prononce aussi sur la situation politique au Sénégal, et sur l’affaire Karim Wade. Voilà ce qu’il disait d’ailleurs, quelques jours avantle verdict du procès à l’époque : «Il ne faut pas que le pays tout entier soit suspendu à ça.»

La mission à Monrovia, c’était donc pour vous éloigner ?
 
Voilà. Il (le président Senghor, Ndlr) ne voulait pas que j’apparaisse au procès comme témoin. Il ne voulait pas que publiquement les gens sachent que je lui étais opposé, parce que tout ce qui s’était passé entre lui et moi, c’était dans son bureau. Il avait beaucoup d’amitié pour moi, mais en même temps je crois qu’il était poussé par ses amis, par son clan, et donc j’ai quitté Dakar le 1er mai, autrement dit seulement quatre jours avant le début du procès de Mamadou Dia. Quand je suis allé à Monrovia et que Mamadou Dia a été condamné, j’ai écrit aux amis que j’avais dans le Gouvernement, dont Daniel Kabou, Christian Valentin, pour leur dire que je ne pensais pas rester à Monrovia et que j’allais rentrer au Sénégal. Effectivement, à la fin du mois de juillet 1963, quand j’ai touché mon salaire, j’ai fait mes bagages, j’ai quitté l’ambassade et je suis rentré au Sénégal. 
A ce moment-là, un Français, que j’avais connu à l’Ecole nationale de la France d’Outre-Mer, est venu me voir à Dakar au mois d’août ; lui-même travaillait déjà pour l’Unicef à New York, et c’est lui qui m’a dit que l’Unicef cherchait à recruter des Africains. Je crois maintenant que c’est Senghor, qui avait aussi enseigné à l’école d’Outre-Mer, qui lui a demandé de me faire cette offre. C’est ainsi que j’ai été nommé pour aller travailler au bureau régional de l’Unicef. A l’époque, l’Unicef avait un bureau pour l’Afrique au sud du Sahara, avec pour siège Lagos au Nigéria. Et donc on m’affectait à Lagos comme adjoint au directeur du bureau régional de l’Unicef. Au mois de septembre 1963 je quittais donc Dakar pour Lagos, où je suis resté jusqu’en février 1967. Pendant ces 3 années, j’ai donc vécu dans le pays le plus peuplé d’Afrique. Là-bas j’ai rencontré quelques-uns des artistes et des intellectuels noirs les plus importants : Wole Soyinka, Chinua Achebe, ce peintre qui s’appelait Ben Evonvu etc. J’ai aussi fait la connaissance des hommes politiques du Nigéria de l’époque. J’étais fasciné par ce pays, et j’y étais d’ailleurs au moment du premier coup d’état militaire, jusqu’au début de la guerre du Biafra. J’ai donc assisté à l’un des épisodes les plus tristes des crises post -indépendance. 60 a été l’année des indépendances. Déjà en 62-63, les crises ont commencé. 62 au Sénégal entre Senghor et Mamadou Dia, 66-68 la crise du Biafra au Nigéria. 
Je suis resté là, aux premières loges, dans les soubresauts de ce grand pays d’Afrique, et un de mes enfants, une fille, est né à Lagos, et en 1967, j’ai quitté le Nigéria parce que j’avais été affecté par l’Unicef à Abidjan. L’Unicef avait subdivisé son administration africaine en deux bureaux pour l’Afrique au sud du Sahara : un à Lagos, et celui que j’allais ouvrir en Côte d’Ivoire, et qui couvrait une vingtaine de pays. Pendant cette période, j’ai parcouru pratiquement tous les pays d’Afrique au sud du Sahara et j’ai vu se produire principalement tous les coups d’Etat militaires en Afrique de l’ouest et en Afrique centrale. C’est là que j’ai connu le reste de l’Afrique. J’ai donc été témoin des mésaventures de la construction nationale dans chacun des petits pays que nous étions, et donc je crois que c’est quand j’étais à Monrovia, entre le mois de mai et le mois d’août 1963, que j’ai écrit les premières pages des «Gardiens du Temple», j’ai décrit cette crise qui s’est produite ici au Sénégal. En arrière-plan, c’était ça que je décrivais, avec les personnages de Lascol, qui représentait Senghor, et de Dankaro qui représentait Mamadou Dia. Mais vous voyez bien que dans «Les Gardiens du Temple», les militaires n’ont pas pris le pouvoir, ils ont arbitré. Ce n’est pas l’écrivain, c’est le témoin. J’ai été témoin de mon époque. Dans «L’Aventure ambiguë», témoin des dernières années de la colonisation, et dans «Les Gardiens du Temple », témoin des premières années de l’indépendance. Et c’est en ce sens que je dis que je suis plus un témoin qu’un écrivain. C’est quelqu’un qui a une plume, qui a un style, et qui porte témoignage de son époque. C’est cela qui a été mon moteur, ce n’est pas le goût d’écrire, ni l’ambition d’être un écrivain reconnu. Si grâce à Dieu et du fait de la qualité de mon écriture, j’ai pu écrire des livres qui ont retenu l’attention du monde, ce n’était pas cela mon objectif premier. 
 
C’est aussi une façon de vous engager ?
 
Oui, tout à fait, une autre manière d’être engagé, parce que par ailleurs, aussi bien quand j’étais étudiant que plus tard quand je suis devenu fonctionnaire ou ministre, je menais de front mes activités, toujours avec engagement. Etudiant, j’ai milité dans les organisations syndicales estudiantines, notamment l’association des Elèves africains de Dakar vers les années 50-52, et ensuite comme responsable de la fédération des Etudiants africains de France (Feanf), et ensuite aussi comme militant du Mouvement de libération nationale (Mln), qui est un parti politique qui avait été créé par Joseph Ki-Zerbo. J’ai donc milité politiquement dans les partis et dans les organisations syndicales et politiques, mais j’ai en même temps participé à la construction nationale, aussi bien au Sénégal qu’au plan international. Voilà donc mon engagement.
 
Ce sont des questions qui vous préoccupent encore ?
 
Oui, parce que ce sont des questions qui restent encore très présentes. J’ai toujours eu la conviction, comme un certain nombre de penseurs et de militants africains, que la véritable pointure qui convient en politique, c’est une pointure africaine puisque le continent africain, notamment l’Afrique au sud du Sahara, a vécu une histoire commune, qui est une culture traditionnelle orale. Cheikh Anta Diop a bien décrit ce qu’il appelle l’unité culturelle du monde noir. C’est une réalité, qu’on peut encore constater aujourd’hui. Il y a quelques années, quand j’ai lu l’autobiographie de Nelson Mandela intitulée « Un long chemin vers la liberté », quand j’ai lu la description que Mandela faisait de sa société, de son enfance, de son ethnie, les khosa, quand je vois la façon dont il décrit aussi la vie dans la grande maison (Keur gumagg)…Mandela était le neveu du chef coutumier qui était le frère aîné de son père, et Mandela décrit les classes d’âge des garçons avant la circoncision, il décrit l’initiation traditionnelle, un peu comme les « Ndiouli » chez nous, l’éducation par laquelle on façonnait les garçons, l’éducation par laquelle on façonnait les filles etc. Mandela décrit la manière dont le chef traditionnel, le chef de famille ou le chef de canton, résolvait les discussions, les conflits. Tous ceux qui étaient en conflit étaient là, et on discutait pendant les palabres. Et en fin de compte, le chef arbitrait. Quand j’ai vu ces descriptions, j’ai eu le sentiment qu’il décrivait les choses comme je les avais moi-même vécues dans la vallée du Fleuve Sénégal. Ce qui veut donc dire qu’il y a une vérité profonde dans l’analyse faite par Cheikh Anta Diop, d’une certaine unité culturelle. Notre réaction, nous les Noirs, n’est pas toujours tout de suite de nous battre, mais c’est de trouver le consensus, la conciliation etc. Et donc, je suis comme Cheikh Anta, et comme beaucoup de gens de notre génération, convaincu que la pointure naturelle de l’Afrique, ce n’est pas le Sénégal, ce n’est pas l’Afrique du sud, ce n’est pas non plus le Bénin, c’est le Continent. C’est au niveau du continent que l’on doit construire les choses, sinon c’est insignifiant. J’en ai toujours été convaincu, et jusqu’à présent, je considère que les petits pays que nous sommes, le Sénégal, le Mali, la Guinée, la Gambie, le Nigéria, tout cela c’est de petits pays. La preuve, c’est que le Nigéria est mis en échec par des terroristes. Je continue de penser que nous ne ferons rien de sérieux tant que ce qu’on appelle l’Afrique sera constituée par plus d’une cinquantaine d’entités que se dispute une cinquantaine ou une soixantaine d’hommes politiques pour être présidents, que se dispute une cinquantaine de parlements, et aujourd’hui que vont se disputer, dans le cadre du Sénégal, 300 ou 400 communes avec des élus. Ça, en 1955-1960, au moment de la loi-cadre, la question s’était posée de savoir, puisque la libération des colonies était devenue une échéance inéluctable, si les Français allaient donner l’indépendance à l’Afrique occidentale, à l’Afrique équatoriale, ou s’ils allaient casser ces ensembles. Eux-mêmes avaient éprouvé le besoin, ici quand ils avaient colonisé le Sénégal, la Mauritanie, la Guinée etc., de créer une fédération d’Afrique occidentale française (Aof), avec 8 colonies, de la Mauritanie jusqu’en Haute-Volta (Burkina Faso, Ndlr). Ce qui avait nécessité de créer l’Afrique équatoriale française (Aef) avec 5 colonies. Au moment où il a fallu abandonner la colonisation, ils ont cassé tout cela : Senghor a appelé cela la balkanisation. Au moment de la balkanisation, Senghor discutait au Parlement français pour savoir s’il fallait donner l’indépendance à l’Afrique occidentale française et à l’Afrique équatoriale française, ou s’il fallait la donner à l’ensemble des 13 pays qui constituaient ces deux entités. Senghor a dit qu’à la place du pouvoir réel, on nous donnait «des joujoux et des sucettes ». Effectivement, je considère que les pouvoirs des chefs d’Etat actuels…
 
Ce ne sont pas de vrais pouvoirs ?
 
Non, ce ne sont pas de vrais pouvoirs, au regard de la perspective historique : Macky Sall, Alpha Condé, Yahya Jammeh etc. Vous croyez qu’ils ont de vrais pouvoirs, qui leur permettent réellement de gérer leurs pays comme il faut ? C’est des joujoux et des sucettes qu’ils ont, par rapport au pouvoir que leur donnerait un gouvernement fédéral. Aujourd’hui, un pays comme le Niger a été obligé de céder son uranium à une multinationale française, à des conditions dictées…Les pays pétroliers d’Afrique ont été obligés de céder leur pétrole à la compagnie Elf en son temps, à des conditions qui n’étaient pas favorables, sinon aux hommes politiques, et pas aux populations, alors que si on avait eu un pouvoir fédéral, celui-ci aurait négocié avec les multinationales et aurait obtenu, pour les peuples d’Afrique, des conditions meilleures. Donc, ma conviction, et le monde entier s’en rend compte aujourd’hui, c’est que le continent africain, ce sont les dernières réserves de l’Humanité, en matière de produits énergétiques, en matière d’environnement, en ressources hydriques, en ressources humaines. Le continent africain, le monde entier le sait maintenant, sera en 2050 le continent le plus peuplé du monde, et d’une population qui sera la plus jeune du monde. Voilà un continent qui garde les richesses les plus importantes matériellement, qui a la ressource humaine la plus nombreuse et la plus jeune. Voilà aussi que tout le monde se rend bien compte que l’Afrique c’est l’avenir, tout le monde sauf l’Afrique elle-même, et sauf les hommes politiques qui dirigent la cinquantaine de pays que nous sommes. C’est pour cela que les jeunes de ces pays doivent se donner la main, pour imposer aux adultes l’entente et l’unité. Si on gère les ressources africaines d’une manière commune, la jeunesse africaine aura du travail, et elle ne sera pas obligée d’émigrer, de prendre des embarcations pour traverser l’Atlantique ou la Méditerranée, au risque de s’y noyer. Elle trouvera la prospérité chez elle, sur le continent. 
 
Vous êtes apparemment un panafricaniste convaincu ? Vous y croyez, vous, à l’unité africaine ? C’est possible selon vous ?
 
C’est tout à fait possible. Qu’est-ce qui s’oppose à cette unité ? Les petites ambitions des différents pays. Non seulement je pense que c’est possible, mais je l’ai vécu dans une certaine mesure, puisque, comme je vous ai dit, jusqu’à l’âge de 30 ans, en tant que Sénégalais, j’avais comme camarades et amis des Dahoméens, des Voltaïques, des Soudanais, des Mauritaniens, des Guinéens, qui étaient mes frères, avec qui j’ai fréquenté l’école, l’université, je me sentais un citoyen de l’Afrique de l’ouest. Mes ambitions, elles étaient à ce niveau-là. J’avais l’ambition, si je sortais comme instituteur ou comme médecin, d’avoir la possibilité de servir au Soudan, au Dahomey, en Guinée etc.
 
Et pas seulement au Sénégal ?
 
Tout à fait. Mais c’est en 1960 qu’on m’a proposé un marché de dupes en balkanisant, en me disant : « Oui, tu deviens indépendant, mais tu ne peux plus servir qu’au Sénégal. » Si on m’avait donné le choix, entre rester instituteur et pouvoir aller servir au Dahomey, et devenir instituteur et ne servir qu’au Sénégal, j’aurais choisi la première option, parce que la seconde est une impasse. Si je ne suis professeur qu’au Sénégal, c’est une impasse. 
 
Si on reste au Sénégal, que vous inspire comme réflexion (s) la situation politique dans notre pays ?
 
J’ai le sentiment qu’on pourrait faire mieux, et surtout dans d’autres directions. D’une part, dans les relations entre les élites nationales, autrement dit les cadres, les dirigeants, et la base. Aujourd’hui, ces liens sont essentiellement d’ordre partisan, ou d’ordre syndical, ainsi de suite. Mais, j’ai surtout l’impression qu’il n’y a pas une véritable mobilisation, un véritable partage, à la fois de la vision et de l’action. En quelque sorte, je regrette un peu ce que du temps de Senghor et de Mamadou Dia, on avait commencé : organiser les communautés de la base jusqu’au sommet. C’était ce fameux mouvement d’animation qui, à toutes les échelles, depuis le village jusqu’à l’arrondissement, jusqu’à la communauté rurale (c’est nous qui avions créé les communautés rurales à l’époque), jusqu’à la région (c’est encore nous qui avions créé les 7 régions), jusqu’au niveau national, cette espèce de mobilisation de la population, entre les cadres, moniteurs, instituteurs, infirmiers, médecins, les coopératives de production et de commercialisation etc. Cette organisation, depuis la base jusqu’au sommet, on l’a perdue, et il faudrait y retourner. Je crois que c’est cette vision d’ensemble qui nous manque. Mais il y a aussi un autre élargissement qui est nécessaire, qui est celui de l’intégration régionale, le mouvement vers l’unité. Non seulement il faut qu’on se retrouve et se mobilise ici au Sénégal, mais il faudrait aussi que les Sénégalais, qui ont toujours été au premier plan pour revendiquer l’unité, l’indépendance, j’ai le sentiment qu’ils doivent délibérément s’engager dans la lutte pour l’unité, pour l’intégration avec les autres pays. Je trouve qu’on ne se bat pas suffisamment pour cela. Nous sommes trop tournés vers les problèmes, et pas assez tournés vers l’ouverture. Or il me semble que les problèmes du Sénégal, comme les problèmes du continent d’ailleurs, ne peuvent se résoudre que dans le cadre, par exemple, de la CEDEAO (Communauté économique des états d’Afrique de l’ouest), de la CEEAC (Communauté économique des états d’Afrique centrale), des 5 grandes régions que contient le Continent aujourd’hui.
 
Ça vous inquiète vous aussi la date du 23 mars, le verdict du procès de Karim Wade ?
 
Je pense que ce sont des querelles subalternes, j’espère qu’on va passer cette étape du 23 mars, et qu’on va retrouver une vie tournée vers des questions plus importantes que cela. S’il y a des gens qui ont mal géré, il faut l’établir, les sanctionner, et continuer le chemin. Il ne faut pas que le pays tout entier soit suspendu à ça. Le 23 mars, le verdict va donc être prononcé, et j’espère que très rapidement, on passera cette période pour nous concentrer sur des choses plus importantes pour l’avenir du pays.
 
Et si on reparlait littérature ? Pourquoi ne vous êtes-vous arrêté qu’à deux ouvrages ?
 
Peut-être parce que…J’ai eu effectivement l’ambition de continuer à écrire, mais en me situant à l’échelle africaine, pas à l’échelle du Sénégal avant l’indépendance, ou l’échelle de l’Afrique post –indépendante des années des coups d’Etat militaires etc. C’est dépassé maintenant. Et j’ai eu l’ambition de tirer exemple d’une page importante de notre histoire, qui est celle de la fondation de l’Empire du Mali, qui a vu au début du 13ème siècle, une Afrique de l’ouest divisée, elle aussi en une douzaine de petits royaumes, se battre sous la supervision de Soundiata Keïta qui a permis de passer de tout petits états qu’il y avait à l’époque, à l’empire du Mali, et qui pour ça, a senti la nécessité de créer une armée qui regroupe l’ensemble des petits états, a senti la nécessité de créer une Constitution qui regroupe l’ensemble de ces petits états, a senti la nécessité de créer un espace économique important. Les griots à l’époque, quand l’empire a été créé, ils ont dit : « Il faut créer l’empire de telle sorte que si tu veux du sel, tu dois aller à Niani, si tu veux de l’or, c’est à Niani que tu vas. Si tu veux du bétail, c’est à Niani que tu dois aller, et pas dans la région du Sahel. » Bref, l’empire du Mali avait été un exemple, dont j’aurais bien voulu que le monde contemporain, l’Afrique contemporaine, s’inspire. A l’époque, j’avais commencé, j’avais mobilisé un certain nombre d’écrivains, d’historiens, dont Djibril Tamsir Niane, pour réfléchir à cette histoire de l’empire du Mali, et mobiliser aussi les griots, les artistes, pour créer un spectacle. Ça, ça avait été mon ambition. Malheureusement, je n’ai pas pu aller au-delà. J’ai toujours cette ambition, mais c’est peut-être que des circonstances tenant à ma vie familiale ne m’ont pas permis de le faire, mais c’est à ce niveau-là que se situe mon ambition. C’est là que se réconcilieraient ma vocation de témoin, et ma vocation d’écrivain, en créant ce spectacle. Si vraiment je le pouvais, c’est à cela que je m’attellerais.

Théodora SY SAMBOU

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