Tirailleur-la-pelle : le travail forcé au Sénégal (années 1920-1960)

Questions à Romain Tiquet, historien, qui vient de publier “Travail forcé et mobilisation de la main-d’œuvre au Sénégal, années 1920-1960” (Presses universitaires de Rennes, 2019).

Le travail forcé apparaît comme l’un des aspects les plus caractéristiques de la violence du moment colonial et il semble que plusieurs chercheurs s’y sont déjà intéressé. Pourquoi, dès lors, s’être emparé à nouveau du sujet ?

Malgré quelques recherches pionnières, la question du travail forcé a rarement l’objet d’analyses détaillées et apparaît dans les faits tout à fait secondaires dans les théorisations sur la domination coloniale. La grande majorité des études sur le travail en Afrique se sont attelées à questionner les transformations profondes des sociétés africaines après l’abolition de l’esclavage ou à étudier l’émergence d’un salariat urbain masculin en Afrique. Cependant, peu d’analyse se sont intéressées aux mécanismes, aux implications politiques, économiques et sociales, et aux effets induits par la contrainte utilisée par les administrations coloniales pour contrôler le travail.

Quelles étaient les formes de travail forcé couramment utilisées pendant la période coloniale ?

Quatre formes de travail forcé sont utilisées au quotidien au Sénégal mais aussi dans l’ensemble de l’ancienne Afrique Occidentale Française (AOF).

La prestation ou « impôt de sueur », était un impôt payé en nature, comparable à la corvée d’Ancien Régime. Le système des prestations constituait la principale forme de travail forcé dans les colonies, imposée à tous les hommes entre 18 et 60 ans pour un nombre variable de journées de travaux sur les chantiers publics.

Par la suite, dans chaque colonie, le recrutement militaire annuel distinguait la première portion de soldats d’une deuxième portion du contingent, recrutée pour travailler sur les chantiers de travaux publics de la fédération. Véritable « tirailleur-la-pelle » pour reprendre une expression de Léopold Sédar Senghor, premier président du Sénégal, les recrues ont été particulièrement mobilisées au moment de la Seconde Guerre mondiale.

Le travail pénal obligatoire constitue une troisième forme de travail forcé avec la mise en place, en particulier au Sénégal, de camps pénaux mobiles qui se déplacent de chantiers routiers en chantiers routiers. La main-d’œuvre pénale contribue très largement à l’intensification et au développement des infrastructures de la colonie.

Enfin, la réquisition de la main-d’œuvre constitue la dernière mesure coercitive à laquelle l’administration coloniale a recours pour fournir des travailleurs aux entreprises privées, en particulier les plantations de sisal au Sénégal.

La multiplication de ces formes de mobilisation de la main-d’œuvre laisse peu de répit aux populations pour échapper au travail forcé colonial. Les réglementations légalisent dans les faits un système abusif. En encadrant ces formes de contrainte, en délimitant le cadre de leur application et en y instituant un certain nombre de limites (durée de travail, ration, etc.), les autorités coloniales détournent l’attention sur les abus potentiels qui peuvent survenir en rapport aux limites fixées par la législation, et non sur le cœur du système, coercitif par essence.

Quelle place occupent les chefs de cantons dans cette économie politique coloniale ?

Peu d’analyses se sont intéressées au rôle de la chefferie dans la mise en place et l’organisation du travail forcé. Entre recensement, levée des impôts et recrutement des travailleurs forcés nécessaires aux chantiers publics et privés des territoires, les chefs de cantons (circonscription administrative coloniale) apparaissent comme les véritables contremaîtres de l’entreprise coloniale.Les fonctions des chefs sont à la fois un moyen de leur donner prestige et autorité tout en les gardant activement sous contrôle puisque le commandement indigène est jugé et noté sur sa capacité à remplir avec zèle les fonctions qui lui sont attribuées, sous peine de révocation. Un chef bien noté a donc la garantie d’être reconduit dans ses fonctions. Plus que la loyauté sans faille, la valeur d’un chef se mesure avant tout à sa capacité à commander et dépend donc de son autorité effective sur ses administrés. Comme l’évoquait le gouverneur William Ponty : « Notre politique indigène […] vaudra ce que valent nos chefs indigènes. »

Les chefs « indigènes » ne composaient pas seulement avec l’ordre colonial, ils composaient aussi l’ordre colonial. Composer avec cet ordre signifie vivre et agir dans un contexte produit et modelé par la situation coloniale. Du fait d’un statut opaque et de l’incapacité des autorités à contrôler efficacement le commandement local, les chefs ont su habilement négocier leur collaboration pour s’octroyer une véritable marge d’autonomie afin d’accumuler pouvoir, richesse et prestige. Cette autonomie, pour beaucoup de chefs, est surtout synonyme de services personnels qui pèsent sur les populations, que ce soit au travers du travail forcé pour les cultures, des charges fiscales en argent ou en bétail, ou tout un tas de vexations arbitraires et de violences quotidiennes.

Quels sont les héritages des différentes formes de mobilisation de la main d’œuvre imaginé par la république du Sénégal au lendemain de l’indépendance ?

Après l’indépendance du Sénégal en 1960,le régime de Senghor, inspiré par la voie socialiste et la planification du développement, souhaite mobiliser et mettre au travail les masses rurales pour le chantier national. À travers les archives, la presse et des entretiens oraux, je me suis intéressé à trois éléments : la construction d’un discours sur le travail après l’indépendance, la politique d’investissement humain et la construction d’un service civique nationale mobilisant la jeunesse du pays.

Dans leur discours, les élites postcoloniales sénégalaises appellent à la mise au travail des forces vives de la nation et stigmatisent dans le même temps l’inactivité et l’oisiveté, considérées comme frein à la construction nationale. Le discours des autorités sénégalaises produit un effet d’inclusion/exclusion en érigeant le travail comme valeur morale mais aussi comme « baromètre » où se mesure le degré de participation à la construction nationale et l’adhésion au projet politique. C’est dans ce contexte qu’est mis en place une politique d’investissement humain, c’est-à-dire un ensemble de projets de mobilisation bénévole – en théorie – de la main-d’œuvre pour les chantiers publics du pays. Le service civique national Sénégalais voit lui aussi le jour dès le lendemain de l’indépendance. Les objectifs sont triples : formation rurale, politique et civique de la jeunesse au cours d’un enrôlement de deux années afin de préparer les jeunes du pays à devenir des paysans capables de conduire eux même leur village et leur collectivité.

Cependant, à y regarder de plus près, on remarque que ces projets s’inscrivent dans une certaine continuité avec les discours et les pratiques utilisées pendant la période coloniale : discours sur la paresse, mobilisation forcée des populations pour l’investissement humain, détournement du service civique comme simple réservoir de main-d’œuvre, etc. La France s’est appuyée sur l’argument moral de la « mission civilisatrice » pour justifier la conquête coloniale et le travail forcé les territoires africains. Sans pour autant rentrer dans le mimétisme simpliste, au regard des discours mis en place par le Sénégal mais aussi d’autres États ouest-africains après les indépendances pour contrôler politiquement, économiquement et socialement les populations, les élites postcoloniales se veulent elles aussi en quelque sorte civilisatrice, non plus au nom de la sacro-sainte « mise en valeur » des colonies mais au nom de la construction nationale.

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