Yémen : Malgré « des preuves accablantes de crimes de guerre », la France continue de vendre des armes

– « Qui pouvait imaginer la survenance de ce conflit au Yémen ? » se justifie la ministre des Armées, Florence Parly, quand un journaliste la questionne sur les ventes d’armes de la France aux participants au conflit au Yémen, en particulier l’Arabie Saoudite et les Émirats Arabes Unis. Sa ligne de défense semble suggérer que Paris n’a approuvé les exportations militaires vers ces pays qu’avant le conflit.

Sans pouvoir se douter qu’en 2017, le Yémen serait devenu l’une des pires crises humanitaires au monde, terrain de potentielles violations graves du droit international. L’affirmation de la ministre de la Défense résiste mal à une vérification des faits. Une ONG demande d’ailleurs aujourd’hui une enquête parlementaire.
« La France a continué à exporter des équipements militaires même après le début du conflit », pointe Hélène Legeay, membre de l’Action des chrétiens pour l’abolition de la torture (Acat). La campagne militaire de la coalition menée par l’Arabie Saoudite au Yémen a commencé en mars 2015. Dès août 2015, Amnesty international exposait des cas de victimes civiles des frappes de la coalitions, ainsi que des violations commises dans le cadre de la bataille d’Aden – ville où des chars Leclerc vendus par la France aux Émirats ont été déployés. En octobre 2015, difficile de douter du risque d’abus : Amnesty appelle alors à suspendre les transferts d’armes à la coalition en raison des « preuves accablantes de crimes de guerre » qui lui étaient imputables.
Des blindés de combat et des systèmes d’artillerie livrés en 2016 aux Saoudiens
Ces informations sont-elles de nature à troubler le gouvernement – socialiste – de l’époque, dont l’autorisation est nécessaire pour exporter des armes françaises ? A lire les rapports envoyés par la France à l’Union européenne (UE) ou au secrétariat du Traité sur le commerce des armes, l’indifférence règne à l’Élysée et Matignon. Ni les livraisons d’armes, ni les accords d’exportation n’ont été suspendus depuis le début du conflit yéménite.
Ainsi, selon les informations fournies à l’Union européenne, dans la catégorie « Bombes, torpilles, roquettes, missiles, autres dispositifs et charges explosifs et équipement et accessoires connexes, spécialement conçus pour l’usage militaire », la France a approuvé 14 licences d’exportations vers l’Arabie Saoudite en 2016, pour une valeur de 3,7 milliards d’euros. Au total cette année là, 215 licences d’exportation vers l’Arabie Saoudite sont autorisées et 189 pour les Émirats. Quant au rapport remis au secrétariat du Traité sur le commerce des armes, il nous apprend que, toujours en 2016, 276 véhicules blindés de combat sont livrés par la France aux Saoudiens, ainsi que des systèmes d’artillerie de gros calibres.
Vers une commission d’enquête parlementaire ?
« Nous interpellons la France sur ce qui a été approuvé ou livré depuis le début du conflit », explique Hélène Legeay « Le risque existait, et la France est censé avoir pris des engagements pour ne pas fournir d’armes dans ce cas-là ». L’Acat vient ainsi de lancer une campagne d’interpellation pour demander la mise en place d’une commission d’enquête parlementaire sur ces ventes d’armes.
« C’est le seul moyen d’avoir des détails sur les licences qui ont été accordées, car le système est trop opaque aujourd’hui : on ne nous donne que des montants agrégés, sans précision sur le type de matériel livré, les entreprises impliquées… ». Une enquête permettrait de déterminer précisément quelles armes françaises ont été utilisées sur le terrain yéménite, à quel moment celles-ci ont été vendues, et si elles ont servi à commettre des crimes de guerre.
Entre forum humanitaire et salons de l’armement : l’ambiguïté française

Pour l’Acat, la France ne peut plus se permettre de multiplier les discours sur une résolution pacifique du conflit tout en continuant à fournir des armes aux belligérants. Illustration d’actualité de cette posture ambigüe : cette semaine, une délégation française sera présente au forum humanitaire organisé par l’Arabie Saoudite, avec pour mandat de demander un cessez-le-feu et un accès humanitaire sans entrave au Yémen, selon une source diplomatique.
Dans le même temps se tient à Riyad un salon de l’armement, une « opportunité pour le secteur industriel de répondre aux besoins actuels et futurs des forces armées » [1]. On y aperçoit des stands des entreprises françaises Thalès ou Naval Group. Les deux sociétés présentent également leurs drones lors d’un salon organisé à Abu Dhabi [2] où l’on retrouve également Nexter, qui fabrique notamment les chars Leclerc. Concilier les exigences humanitaires avec ce genre d’opportunités d’affaire pourrait s’avérer compliqué.
Anne-Sophie Simpere – bastamag.net

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